Tarot de Wirth : Le Fou et le Shin
- I. Introduction
- II. Qui est Oswald Wirth ?
- III. Le Tarot de Wirth : genèse et caractéristiques
- IV. Description détaillée de la carte Le Fou
- V. Analyse des symboles présents
- VI. Place et valeur de Le Fou dans le jeu
- VII. Le lien fondamental avec la lettre Shin (ש)
- VIII. Ce que Wirth a voulu démontrer
- IX. Relire Le Fou : la relativité de la folie et l'errance rédemptrice
- X. Le Fou, le Juif errant et le Chevalier « passant »
- XI. Conclusion
- A Lire aussi :
I. Introduction
La carte jointe, gravure emblématique du Tarot des Imagiers d'Oswald Wirth (1936), présente Le Fou (Arcane 0/22) comme un pèlerin bigarré au bord du précipice sacré. Son bonnet à grelots jaune-bleu, tunique arc-en-ciel et posture tournée vers l'arrière évoquent non la déraison, mais la folie divine du néophyte : marche risquée vers l'initiation kabbalistique et maçonnique. La lettre Shin (ש) en bas à droite ancre cette figure dans la mystique hébraïque — feu purificateur unifiant chaos et ordre. Cet article explore Wirth, son Tarot, l'iconographie précise, la place du Fou, son lien brillant, l'intention wirthienne, et une relecture rédemptrice liant Juif Errant et chevalerie intérieure.

II. Qui est Oswald Wirth ?
Oswald Wirth (1861-1944), artiste et ésotériste alsacien, fut initié franc-maçon au Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) dès 1889. Disciple de Gérard Encausse (Papus), il illustra le Tarot sur commande pour Le Tarot des Bohémiens (1889), gravant lui-même les lames en 1936. Influences multiples : kabbale chrétienne (Reuchlin, Swedenborg), alchimie paracelsienne, mythologie nordique et symbolisme maçonnique. Son apport majeur : transformer le Tarot de Marseille anonyme en mandala initiatique , où chaque arcane reflète l'Arbre des Sefirot et les épreuves du néophyte vers la Maîtrise.
III. Le Tarot de Wirth : genèse et caractéristiques
Commandé par Papus en 1889, le Tarot Wirth fusionne tradition marseillaise et ésotérisme fin-de-siècle : 78 arcanes aux couleurs symboliques vibrantes (jaune=solaire, bleu=spirituel, rouge=passion). Gravé à la main en 1936, édité posthumement par Grimaud (1985), il intègre les 22 lettres hébraïques sur les Majeurs (attribution Golden Dawn/Papus), dessine l'Arbre implicite (Haut/Bas, Droite/Gauche), et densifie les détails alchimiques/kabbalistiques. Positionné entre Eliphas Lévi (hiéroglyphes) et Jodorowsky (marseillais épuré), il reste le tarot maçonnique par excellence.

IV. Description détaillée de la carte Le Fou
La composition centrale montre une figure androgyne marchant de gauche à droite, pied droit au sol, gauche soulevée. Vêtements : bonnet cornu à grelots (jaune/bleu), tunique à damiers multicolores (bleu/rouge/jaune/vert), culotte bouffante blanche, ceinture à boucle ronde, chausses bleues. Accessoires : bâton noueux droit (tenu négligemment), sac beige sur épaule droite (contrefort violet), marguerite à la main gauche. Animaux : chat blanc mordant le mollet gauche, crocodile vert rampant à droite. Fond : beige neutre, herbe symbolique. Lettre Shin (ש) en bas droite, sous le pied. Posture : regard en arrière, démarche hésitante vers l'inconnu.
V. Analyse des symboles présents
Bâton noueux : verge d'Hiéraklès ou caducée, axe vertical évoquant le Vav du Shin — soutien du pèlerin dans l'épreuve.
Sac sur l'épaule : besace initiatique contenant les 14 talents potentiels (alchimie) ou fardeau des fautes passées (rédemption).
Chat blanc : instinct profane, regard juge d'autrui (« tu es fou ! »), attaque au mollet gauche (siège émotions).
Crocodile : Léviathan/chaos primordial, épreuve tellurique à vaincre pour l'ascension spirituelle.
Marguerite : innocence primordiale, pureté du commencement (0).
Grelots : appel paradoxal — folie apparente (tintement vain) ou musique céleste (sphinx riant).
Shin (ש) : sceau du feu transformateur , trois flammes issues d'une racine : consommation de l'ego pour la renaissance.
Couleurs arc-en-ciel : synthèse des 7 sefirot inférieures, unité dans la diversité.
VI. Place et valeur de Le Fou dans le jeu
Numéroté 0 (préambule du voyage) ou 22 (achèvement cyclique vers le Monde), Le Fou jouxte le Magicien (1, volonté) et clôt l'alpha-oméga. Dans le tirage, il indique libre arbitre absolu , saut qualitatif, imprévu créateur — le « joker » divin brisant les chaînes karmiques. Divination wirthienne : à droit, génie fou, rupture initiatique, confiance aveugle ; renversé, fuite inconsciente, déséquilibre, refus du saut. Position kabbalistique : Da'at (connaissance cachée), pont vers Kéter.
VII. Le lien fondamental avec la lettre Shin (ש)
Attribuée au Shin par Papus/Golden Dawn (21e lettre, Feu/Esprit), la carte en porte la graphie explicite. Symboles croisés : trois flammes du Shin = trois épreuves du Fou (chat/regard profane, crocodile/chaos, marguerite/révélation). Shinui (changement) régit la marche hésitante ; feu consommant l'ancien moi (klippot) pour le renouveau (Ḥaï=18). Chez Wirth, le Shin sur le pied droit ancre le pèlerin dans la parole ardente divine — souffle prophétique des fous de Dieu (Élie, Jean-Baptiste).
VIII. Ce que Wirth a voulu démontrer
Wirth présente Le Fou comme néophyte maçonnique-kabbaliste au seuil de l'initiation : désagrégation de l'ego profane (chat, crocodile) vers la reconstruction sacrée. Le Shin graphique unifie les opposés : chaos/ordre, folie/sagesse, matière/esprit — mandala de Chokmah primordiale , sagesse « folle » jaillissant de l'Ain Soph. Intention : illustrer le sacrifice initiatique , où le pèlerin jette son sac (vieux moi) pour saisir la marguerite (pureté divine), scellée par le feu brillant.
IX. Relire Le Fou : la relativité de la folie et l'errance rédemptrice
Bémol sur la "folie" : Le Fou n'est fou qu'aux yeux d'autrui — le chat blanc, symbole du regard instinctif profane, mord son mollet gauche en jugement méprisant (« insensé ! »). Mais le pèlerin doit avancer malgré tout , bâton ferme, vers l'horizon invisible.
Le mythe du Juif Errant (Ahasvérus) : Légende chrétienne née au XIIIe siècle (chroniques de Roger de Wendover), ce cordonnier juif de Jérusalem refuse les repos à Jésus portant la Croix (« Va plus vite ! ») et est condamné à errer jusqu'au Retour du Christ. Bourdon en main, besace au dos, regard en arrière vers l'ancien monde, il incarne punition et quête rédemptrice — portrait craché du Fou wirthien.
Parallèle avec le Chevalier errant (RER) : L'initié martinésien (Willermoz) fuit pareillement le monde profane (chat), affronte le chaos intérieur (crocodile), purifié par le feu du Shin — Grâce christique consommant les formes déchues pour la réintégration. Bâton = épée flamboyante ; sac = fardeau des réminiscences primitives.
Synthèse shinique : Le Fou wirthien = Archétype de l’errant intérieur, dont la « folie » relative est sagesse rédemptrice : trois flammes du Shin guident l’exil vers le retour.
**Au lecteur** : Prenez garde à ne pas endosser le rôle du chat — juger hâtivement autrui comme fou. La bienveillance ouvre l’œil intérieur : derrière chaque pas hésitant se cache souvent un pèlerin du Feu divin.
X. Le Fou, le Juif errant et le Chevalier « passant »
Aux yeux du monde, le Fou de Wirth reste un insensé : il marche sans se fixer, léger d’attaches, au bord d’un gouffre où l’attend un crocodile prêt à le dévorer, tandis qu’un chat agressif symbolise les attaques et moqueries du milieu profane. Pourtant, cette même figure peut être lue comme un « passant » au sens du logion 42 de l’Évangile selon Thomas : « Devenez passants », c’est‑à‑dire des hommes qui traversent le monde sans y bâtir leur demeure définitive, engagés dans l’existence mais non enchaînés à elle.
Le mythe du Juif errant éclaire encore cette carte : condamné à marcher jusqu’à la fin des temps, « ne voyant pas encore la mort », il devient, dans certaines versions, un témoin itinérant, évangélisant et appelant à la conversion ceux qu’il rencontre. Son immortalité paradoxale, située entre vie et mort, peut se comprendre comme la condition d’une âme vouée à l’errance tant que l’œuvre de réintégration n’est pas accomplie ; de même, le Fou semble maintenu au bord du gouffre, sans tomber ni être dévoré, tant que son chemin intérieur n’a pas abouti.
Le Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte reçoit justement la consigne de « passer » dans le monde en bienfaisant, sans s’installer dans les honneurs, les charges ou les sécurités sociales : son devoir est d’agir selon son état, puis de repartir, comme le passant de Thomas qui ne construit pas sa maison sur le pont. Vu sous cet angle, le Fou de Wirth n’est plus seulement un marginal fantasque, mais la préfiguration du Chevalier « passant », qui accepte d’être tenu pour fou par ceux qui s’accrochent aux formes, afin de préserver la liberté intérieure requise pour servir la lumière et poursuivre son propre travail de réintégration.
Ainsi, une même carte supporte plusieurs lectures – marginal, pèlerin rédempteur, Juif errant, Chevalier CBCS – sans que l’on trahisse son message intrinsèque : la vocation d’une errance initiatique, longue et périlleuse, qui fait de nous des « passants » sur la terre, appelés à « ne pas goûter la mort » spirituelle en laissant le monde derrière nous sans cesser d’y agir pour le bien.
XI. Conclusion
Le Fou de Wirth a dévoilé, au fil de notre lecture, une figure d’errance rédemptrice, du Juif errant au chevalier « passant », mais la véritable question n’est plus de savoir qui il est : c’est de savoir qui le regarde. Le logion 1 de l’Évangile selon Thomas promet : « Celui qui découvrira l’interprétation de ces paroles ne goûtera pas la mort » ; cette promesse ne vise pas d’abord le Fou, mais celui qui ose entrer, en lui‑même, dans le sens vivant de ces paroles et de ces images.
La carte devient alors un miroir : tant que nous contemplons le Fou comme un autre, nous restons spectateurs de sa folie ; dès que nous acceptons qu’il figure notre propre marche, notre propre chevalier intérieur, le parcours se renverse et l’errance devient chemin de réintégration. Méditation active : tracer le Shin sur son front, comme les Tefillin, n’est plus seulement un geste symbolique, mais une manière de répondre à l’appel du logion 1 – vivre l’interprétation de ces paroles pour que « ne pas goûter la mort » signifie déjà, ici et maintenant, sortir de la mort spirituelle qui consiste à rester étranger à soi‑même.
A Lire aussi :
Pour approfondir cette exploration, ce texte dialogue avec trois autres articles dédiés à la symbolique du Shin, formant un ensemble cohérent dans la même quête.
La lettre Hébraïque : Le SHIN
Tarot de Wirth : Le Fou et le Shin
Shibboleth : Du Test Biblique au Symbole Initiatique
Le Shin enflammé du RER : chandelier maçonnique ou Arbre de Vie kabbalistique ?
Pour prolonger cette méditation, le lecteur pourra également explorer la page consacrée aux logia de l’Évangile selon Thomas et au Rite Écossais Rectifié, où cinq paroles majeures – de la quête de l’Apprenti au « Devenez passants » du Chevalier CBCS – dessinent un itinéraire de rectification intérieure en étroite résonance avec la figure du Fou errant et du chevalier « passant ».