Tableau au Grade d'Apprenti

Ce tableau d'Apprenti du Rite écossais rectifié montre une colonne brisée, encore droite sur sa base, surmontée de la devise latine « Adhuc stat », c'est‑à‑dire « elle est encore debout ». Ce symbole central résume la situation de l'homme telle que l'exprime le Rite : un être dégradé par la Chute, mais qui conserve en lui des ressources suffisantes pour être rétabli dans son état originel grâce à un travail intérieur placé sous le signe de la Justice, devise du grade.

La colonne est tronquée par le haut, comme si la partie supérieure avait été arrachée. Cette mutilation figure la rupture du lien direct entre l'esprit humain et sa source divine : ce qui devait relier l'homme au ciel est brisé. Pourtant, la base de la colonne reste parfaitement stable. Elle rappelle que le fondement spirituel de l'homme primordial n'a pas été détruit, mais voilà. Le chemin de l'Apprenti commence précisément à partir de ce reste : « Adhuc stat » signifie qu'au-delà des fautes, des erreurs et de la dégradation, quelque chose tient encore bon, qui peut servir d'appui à la reconstruction. Travailler « à la colonne », c'est entreprendre la restauration progressive de cette verticalité perdue.

Tout l'aménagement rituel de la loge renforce ce message. Les jours de réception, un transparent placé à l'Orient porte en grandes lettres le mot « JUSTICE », sur fond noir, éclairé au moment de l'ouverture des travaux. À l'Occident, une seconde transparente, moins élevée, porte le mot « CLÉMENCE », sur fond bleu. Entre ces deux pôles, au centre, se déploie le tapis de loge avec la pierre brute, la pierre cubique, les colonnes du Temple, l'escalier des degrés et l'étoile flamboyante. L'Apprenti chemine ainsi, traduit, entre Justice et Clémence : d'abord plongé dans les ténèbres, il reçoit un premier rayon de lumière qui lui fait découvrir les épées dirigées vers lui, image des dangers qui entourent l'homme lorsqu'il commence à se connaître. Puis il est conduit au pied de l'autel, le genou posé sur une équerre, pour prononcer son engagement devant la colonne brisée, sous le regard de la Justice.

L'engagement lui fait explicite référence à la même Bible. L'épreuve du sang, marquée par la pointe du compas sur le cœur, renvoie à l'alliance conclue avec Abraham, à la Loi reçue par Moïse au Sinaï et à ce que le Rite appelle la « loi de grâce ». Le candidat promet d'accepter pour lui‑même toutes les conséquences de la Justice et de la Vertu, même au prix de la souffrance. Ce langage fait écho à la notion hébraïque de berith , l'Alliance, et au verset célèbre du Deutéronome : « Justice, justice tu poursuivras » ( Tsedek, tsedek tirdof ). Dans la tradition juive, ce verset signifie que la fidélité à Dieu passe essentiellement par une vie juste, socialement et intérieurement. La répétition du mot « justice » souligne qu'il ne s'agit pas seulement d'appliquer une loi extérieure, mais de conformer tout l'être – pensées, paroles et actes – à cette exigence.

De ce point de vue, la devise du grade, « Justice », se rapporte directement aux mots hébraïques tsedek (justice, droiture) et tsedaqah (justice concrète, souvent traduite par « charité »). La tsedaqah n'est pas un supplément de générosité ; c'est un devoir : rendre à chacun ce qui lui revient, parce que les biens appartiennent d'abord à Dieu. Transposée dans le contexte du Rite, elle signifie que l'Apprenti doit apprendre à régler sa conduite sur un principe de droit intérieur et de justice sociale, non pour se donner bonne conscience, mais pour participer à la restauration d'un ordre voulu par le Grand Architecte.

Le tapis de loge, avec ses trois grandes zones (porche, escalier, temple intérieur), permet d'aller plus loin dans la lecture symbolique. On peut le rapprocher de l'Arbre de vie de la Kabbale, structuré en trois colonnes : à droite, la colonne de la Miséricorde ( Hessed ) ; à gauche, la colonne de la Rigueur ( Din ou Gevoura ) ; au centre, la colonne d'Équilibre, associée à Tiferet (Beauté, harmonie). Dans cette perspective, la colonne « Adhuc stat » représente le pilier central blessé : la base (que l'on peut rapprocher de Malkhout, le Royaume) subsiste fermement posée sur la terre, mais la partie supérieure, qui devait rejoindre la Couronne (Kether), semble sectionnée. Le travail de l'Apprenti consiste à reparcourir intérieurement cet axe, degré après degré, afin de ramener l'harmonie entre les forces de rigueur et de miséricorde.

L'instruction du grade insiste sur les « trois lois » : la loi de nature, la loi écrite de Moïse et la loi de grâce. On peut les mettre en parallèle avec les trois grands moments que la Kabbale distingue dans l'histoire sacrée : une première effusion de bonté créatrice, une structuration par la rigueur de la loi, et enfin une synthèse équilibrée, où justice et miséricorde se rejoignent. La colonne brisée rappelle que ce mouvement a été interrompu par la Chute ; la devise « Adhuc stat » affirme que ce processus peut reprendre. Chaque coup de maillet sur la pierre brute – que le Rite relève lui‑même à ces trois lois – devient alors un petit acte de réparation ( tikkoun ), par lequel l'Apprenti participe symboliquement à la restauration de l'ordre brisé.

Les mots du grade renforcent encore ces correspondances. Le mot sacré, JAKIN, vient de l'une des deux colonnes du Temple de Salomon. Dans la tradition maçonnique, on enseigne que c'est près de cette colonne que les Apprentis recevaient leur salaire. Ce « salaire » n'est pas seulement matériel : il signifie qu'à chacun est rendu ce qui lui est dû, selon sa place et son travail. Cette idée rejoint exactement la justice distributive de la Bible, pour laquelle la vraie charité n'est autre qu'une justice accomplie. Le mot de reconnaissance, PHALÈG, renvoie au personnage de la Genèse dont le nom est associé à la division de la terre. Il évoque à la fois la dispersion des peuples et la possibilité d'une réunion future. En langage kabbalistique, on dirait que le monde est passé par une phase de fragmentation, que l'initié est appelée à se rassembler en lui‑même et autour de lui.

Enfin, le dialogue rituel entre Justice et Clémence est très proche de la dialectique kabbalistique entre Din (rigueur, justice stricte) et Hessed (miséricorde). Si la Rigueur s'exerçait seule, le monde ne survivrait pas ; si la Miséricorde était sans limites, toute responsabilité disparaîtrait. L'Arbre de vie montre ces deux forces sur les colonnes latérales et indique qu'elles doivent être équilibrées dans la colonne centrale. Le tableau du premier grade visualise cette tension : la colonne est brisée par l'excès de rigueur, mais elle tient encore parce que la miséricorde n'a jamais arrêté de le soutenir en profondeur. Le chemin proposé à l'Apprenti est de consentir à une juste rigueur sur lui-même – celle des épreuves, de la discipline, du travail sur la pierre brute – pour apprendre, à son tour, à exercer une justice transfigurée par la miséricorde, une justice qui devient véritablement tsedaqah .

Ainsi, pour le visiteur de ce site, on peut dire que le tableau du premier grade du Rite écossais rectifié n'est pas seulement une image de l'homme blessé : c'est un véritable programme de reconstruction intérieure. La colonne brisée « Adhuc stat » lui rappelle que, malgré tout, quelque chose en lui tient encore debout et peut servir de point d'appui. La devise « Justice » le repose aux grandes intuitions de la Bible et de la Kabbale : vivre selon la droiture, rechercher la justice pour soi et pour les autres, équilibrer rigueur et miséricorde. Travailler dans ce grade, c'est commencer à redresser en soi la colonne de l'Arbre de vie, pour devenir, peu à peu, une pierre vivante du Temple que le Rite propose d'élever au Grand Architecte de l'Univers.

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