Le Sceau de Phaleg
- Phaleg et la ménorah des sefirot : un sceau martien au seuil de la réintégration
- 1. Le sceau de Phaleg : architecture d’un monde brisé
- 2. Superposition sur la ménorah séphirotique : un tohu‑bohu ordonné
- 3. Les trois liaisons comme lecture du chaos structuré
- 4. Keter détaché : la trace du retrait
- 5. Phaleg et le grade d’Apprenti : le point de départ
- 6. Vers la réintégration
- A Lire aussi :
Phaleg et la ménorah des sefirot :
un sceau martien au seuil de la réintégration
Ce texte propose une relecture approfondie du sceau de Phaleg, esprit martien issu de la tradition de l’Arbatel, en le superposant à une ménorah séphirotique pour en dégager la portée cosmologique et initiatique. À partir de la géométrie du signe – ses trois niveaux, sa flèche ascendante et son crochet inférieur – l’étude montre comment le sceau figure un état de tohu‑bohu où les sefirot sont mêlées, mais où l’axe GEBURAH–YESOD–HESED « tient encore », en écho à la devise Adhuc stat du grade d’Apprenti du RER. Le lecteur y découvre comment cette guerre de Phaleg, loin de n’être qu’un symbole de destruction, devient le point de départ d’une dynamique de réintégration : justice et miséricorde demeurent reliées par le Fondement, rendant possible le redressement progressif de l’Arbre et la transfiguration du monde brisé.

1. Le sceau de Phaleg : architecture d’un monde brisé
Le signe se compose de trois grands traits en équerre, comme trois cadres emboîtés qui s’ouvrent vers la droite, et d’un glyphe central : une flèche pointée vers le haut, reposant sur une petite hampe qui se termine par un crochet sinueux.
Pris isolément, ce sceau évoque déjà plusieurs couches de sens :
Les trois cadres figurent trois strates ou trois niveaux de réalité, qui se décalent les uns par rapport aux autres, comme si un même plan avait été glissé, déplacé, sans retrouver exactement sa place.
La flèche ascendante indique une tension vers le haut, un désir de remontée, de restitution à une origine.
Le crochet inférieur suggère au contraire un point d’accrochage dans les régions basses : ce qui remonte ne le fait qu’en tirant derrière lui un fragment du monde inférieur, un reste de densité, de passion, de matière.
Pour une lecture kabbalistique, cette structure se prête naturellement à une superposition sur l’Arbre des sefirot – et, plus précisément encore, sur la forme de la ménorah séphirotique.
2. Superposition sur la ménorah séphirotique : un tohu‑bohu ordonné
Si l’on projette le sceau de Phaleg sur une ménorah où chaque branche est associée à une sefira (de gauche à droite : Hod, Guevurah, Binah, Keter, Hokhmah, Hesed, Nezah), les trois cadres peuvent être compris comme autant de liaisons transversales entre les piliers :
le premier niveau relie Hod à Hokhmah,
le second relie Gevurah à Hesed,
le troisième relie Binah à Nezah.
Dans une première version du schéma, ces trajectoires passent par Yesod, Tiferet, Daat, ce qui introduit implicitement un onzième point – Daat – et brouille la simplicité des dix sefirot classiques. Cette prolifération de points est parlante : elle figure déjà un tohu‑bohu séphirotique, un état où les canaux sont là, mais où les articulations sont instables, multipliées, comme si la structure de l’Arbre avait été secouée, fissurée, complexifiée par la prévarication.
Or, le Séfer Yetsirah, dans sa rigueur arithmétique, insiste : dix sefirot, ni neuf ni onze. Daat ne peut donc être une sefira à part entière, mais seulement un état de conscience, une intersection, un lieu de passage. Pour respecter cette exigence, il devient nécessaire de rehausser le pilier central dans la représentation.
En déplaçant d’un cran vers le haut les points du pilier central, on obtient un nouveau réseau :
Hod se relie à Hokhmah en passant par Malkhout.
Gevurah se relie à Hesed en passant par Yesod.
Binah se relie à Nezah en passant par Tiferet.
Keter demeure quant à lui détaché, comme un point hors système.
Daat n’est plus alors un « onzième cran », mais la zone de recouvrement entre les courbes et les canaux, un champ de conscience plutôt qu’une station fixe. Le tohu‑bohu n’est plus une erreur de comptage, mais l’expression d’un enchevêtrement des relations.
3. Les trois liaisons comme lecture du chaos structuré
Chacune de ces liaisons transversales offre une clé de lecture du monde brisé dans lequel l’initié prend conscience de lui‑même.
Hod – Malkhout – Hokhmah : le langage en exil
Hod, en bas de la colonne gauche, incarne l’intellect discursif, l’articulation des formes, le rituel, la magie opérative, le verbe polarisé.
Hokhmah, au sommet de la colonne droite, est la Sagesse jaillissante, l’intuition première encore informe, l’éclair principiel.
Que ces deux sefirot communiquent à travers Malkhout signifie que, dans l’état de confusion :
le langage (Hod) est déjà plongé dans le monde concret (Malkhout), pris dans l’histoire, les institutions, les rites exilés,
mais il garde la possibilité d’être reconverti en Sagesse (Hokhmah) à travers une remontée laborieuse : les mots, les liturgies, les coutumes, même corrompues, contiennent encore une trace du dabhar originel.
Le sceau de Phaleg, à ce niveau, signale que la guerre des discours, la prolifération des doctrines, des langues et des codes, n’abolit pas entièrement le lien à la Sagesse : elle le complexifie, le tord, l’enfouit dans la matérialité de Malkhout, mais le chemin reste possible.
Gevurah – Yesod – Hesed : la charpente qui « tient encore »
La seconde liaison, qui relie Guevurah à Hesed en passant par Yesod, est la plus frappante.
Guevurah, à gauche, est la Rigueur, la puissance de coupure, le glaive.
Hesed, à droite, est la Miséricorde, la bonté qui s’étend sans mesure.
Yesod, au centre‑bas, est le Fondement : sexualité, imagination, inconscient, forces vives qui donnent consistance au monde.
Que cette liaison reste en place, presque inchangée, dans le tohu‑bohu, c’est tout le sens de la devise Adhuc stat :
le monde peut vaciller dans ses structures intellectuelles, ses hiérarchies, ses représentations,
mais le circuit fondamental entre justice et miséricorde, médiatisé par le fondement, n’est pas rompu.
La guerre – au sens de Phaleg – sépare, fracture, provoque la dispersion des peuples, des langues et des formes. Pourtant, cette guerre ne détruit pas totalement le canal par lequel la Justice se convertit en Miséricorde :
Guevurah garde la possibilité de se laisser tempérer par Hesed ;
Hesed ne se mue pas en laxisme, parce qu’il reste relié à la rigueur par Yesod ;
Yesod devient le lieu critique où se joue l’équilibre : c’est dans la chair, dans le désir, dans les images et les alliances que la tension entre jugement et grâce se négocie.
Dans cette perspective, l’axe Guevurah–Yesod–Hesed est le derner pilier non brisé, l’échafaudage minimal qui permet au cosmos de ne pas s’effondrer dans un chaos sans retour. Tant que ce triangle tient, l’espoir de réintégration subsiste. « Adhuc stat » : cela tient encore.
Binah – Tiferet – Nezah : la victoire transfigurée
Binah, en haut à gauche, est l’Intelligence structurante, la mère sévère qui donne forme, qui impose des limites.
Nezah, en bas à droite, est la Victoire, la persévérance, l’énergie triomphante.
Tiferet, au centre, est le Cœur harmonisateur, la beauté, l’axe christique.
Que Binah rejoigne Nezah en passant par Tiferet, dans ce monde encore non réintégré, indique que :
la compréhension sévère, la lecture douloureuse du désordre et de la faute, ne peut être authentiquement victorieuse qu’en traversant le cœur ;
la victoire n’est pas simple domination, mais transfiguration : ce n’est qu’après passage par Tiferet que la rigueur devient constance dans le bien, fidélité à la vocation profonde.
Le sceau de Phaleg, tel un peigne de forces qui balayent l’Arbre, pointe ici vers une victoire encore à venir : Nezah existe déjà, mais dans un état ambigu. La guerre n’a pas encore été assumée par Tiferet comme sacrifice ; elle reste en attente de conversion.
4. Keter détaché : la trace du retrait
Dans ce dispositif, Keter demeure à part, situé au‑dessus, comme un point détaché du réseau des courbes. Cette isolation de la Couronne est riche de résonances :
du point de vue martinésiste, on peut y lire la prévarication originelle : l’Unité divine, ayant émis les êtres, semble s’être retirée vers l’Infini (Ein Sof), laissant le champ des émanations dans un état relatif de distance et de désajustement ;
du point de vue lourianique, cela évoque le tsimtsoum : la contraction de la lumière qui laisse un « vide » apparent, où les réceptacles (sefirot) se constituent, se brisent, se mélangent.
Keter n’est donc pas aboli, mais hors champ, comme si la source s’était voilée. Le monde de Phaleg est celui où l’Unité originaire ne se donne plus immédiatement ; tout se vit comme conflit, dispersion, lutte de puissances, mais sous ce conflit, la trace de la Couronne subsiste comme pur souvenir, pure nostalgie.
5. Phaleg et le grade d’Apprenti : le point de départ
Sur le tableau de Loge du degré d’Apprenti du Régime Écossais Rectifié, la devise Adhuc stat se dresse comme un constat : l’édifice spirituel a été frappé, mais il n’est pas tombé.
Lire Phaleg comme mot du grade dans la lumière de ce sceau et de cette ménorah séphirotique permet de comprendre que :
L’Apprenti se tient dans un monde déjà fracturé : les structures de l’Arbre ont été ébranlées, les canaux traversent les colonnes de manière oblique, les relations se sont enchevêtrées.
Pourtant, l’ossature Guevurah–Yesod–Hesed demeure : justice – fondement – miséricorde.
La guerre de Phaleg n’est pas seulement extérieure ; elle est intérieure : c’est la lutte entre la dispersion et la réintégration, entre le morcellement des images (Yesod) et leur reconduction à l’axe central (Tiferet, puis Keter).
Le point où le travail commence n’est pas l’harmonie, mais ce tohu‑bohu encore porteur d’une structure minimale. L’initié ne part pas du paradis, mais de la ruine habitable.
Phaleg devient alors la nomination rituelle de ce moment : l’instant où l’on constate à la fois la fracture et la possibilité de redressement. Il marque la coupure, la séparation – mais une séparation habitée par la promesse tacite que « cela tient encore », que le lien entre rigueur et grâce, même blessé, n’est pas rompu.
6. Vers la réintégration

À partir de cette lecture, le chemin de réintégration peut être décrit comme le redressement progressif des lignes du sceau de Phaleg :
les cadres se réajustent,
les transversales retrouvent leur place naturelle,
la flèche ascendante cesse de traîner derrière elle le crochet des passions et devient pure offrande vers la Couronne.
Le travail initiatique consiste à :
purifier Hod et Malkhout pour que le langage et les formes historiques se reconnectent à Hokhmah ;
épurer Yesod pour que l’axe Guevurah–Hesed devienne vraie justice tempérée par l’amour ;
ouvrir Tiferet pour que la compréhension de Binah se dilate en victoire lumineuse dans Nezah ;
et, peu à peu, lever le voile apparent qui isole Keter.
Dans ce mouvement, le sceau de Phaleg, d’abord emblème de guerre et de dispersion, se révèle secrètement sceau de la réconciliation possible. Ce que la guerre a tranché, la réintégration le rassemblera – mais sans gommer la coupure originelle : elle l’assumera, la transfigurera, en fera l’occasion même d’un retour plus libre, plus conscient, vers l’Un.
C’est pourquoi Phaleg, associé à la devise Adhuc stat, peut être vu comme le point de départ symbolique de toute l’ascèse rectifiée : le moment où l’on reconnaît que le monde est déjà en ruine et pourtant encore habitable, déjà dispersé et pourtant encore réparable, déjà livré à la guerre et cependant secrètement tenu par l’axe invisible de la justice et de la miséricorde.
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Pour approfondir cette exploration, ce texte dialogue avec trois autres articles dédiés à la symbolique de Phaleg/Adhuc Stat, formant un ensemble cohérent dans la même quête.
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