Phaleg
- De Tubalcaïn à l'Ange Martien dans le Rite Écossais Rectifié
- 1. Un contexte “angélologique” et magique
- 2. Le rôle décisif de l’Agent Inconnu
- 3. L’arrière‑plan martinézien : esprits, puissances et réintégration
- 4. Saint‑Martin et la spiritualisation des figures bibliques
- 5. Mesmer, somnambulisme et “hiérarchie des influences”
- 6. La figure de Phaleg dans l’Arbatel et la culture ésotérique
- 7. Synthèse doctrinale : de Tubalcaïn à Phaleg‑ange
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De Tubalcaïn à l'Ange Martien dans le Rite Écossais Rectifié

Willermoz dispose de solides raisons bibliques pour lire Phaleg comme le simple descendant de Sem, mais un faisceau d’indices doctrinaux et historiques permet de penser qu’en 1785 il vise déjà, au moins implicitement, le Phaleg de l’Arbatel, c’est‑à‑dire l’esprit/ange martien, plutôt que le seul Péleg de la Genèse.
1. Un contexte “angélologique” et magique
Plusieurs éléments de contexte rendent vraisemblable que Willermoz pense à un Phaleg angélique ou spirituel, et non à un simple nom de patriarche.
Lyon, dans les années 1780, est un haut lieu d’occultisme, de mystique visionnaire et d’expérimentations magnétiques, où Willermoz lui‑même participe à des séances de somnambulisme destinées à entrer en communication avec l’invisible.
Le mesmérisme, reçu à Lyon sous la forme d’un “somnambulisme” spirituel, est interprété par le cercle willermozien comme un moyen de contact avec des forces supra‑sensibles et des “êtres bienheureux”, non comme une simple curiosité physiologique.
Dans ce milieu, l’usage de noms d’esprits, d’anges ou de “gouverneurs planétaires” issus des grimoires circule, et l’Arbatel – où Phaleg apparaît comme esprit olympien de Mars – fait partie de ce fonds commun des sciences occultes.Autrement dit, au moment où Phaleg remplace Tubalcaïn, Willermoz vit déjà dans une atmosphère où un nom n’est jamais seulement patriarcal ou historique, mais renvoie spontanément à une fonction spirituelle (intelligences, esprits, anges). Dans un tel contexte, choisir précisément “Phaleg” plutôt qu’un autre descendant de Sem prépare naturellement une lecture angélique.
2. Le rôle décisif de l’Agent Inconnu
Les textes concordent pour dire que la substitution de Tubalcaïn par Phaleg n’est pas une initiative solitaire de Willermoz, mais vient des communications de l’Agent Inconnu, c’est‑à‑dire Marie‑Louise de Monspey, en état de somnambulisme magnétique.
Les cahiers dictés en transe à Marie‑Louise de Monspey sont reçus par Willermoz comme un enseignement venu d’une “force surnaturelle”, par l’intermédiaire d’un esprit qui se présente comme Agent Inconnu.
C’est explicitement “sur conseil de l’Agent Inconnu” qu’il substitue Phaleg à Tubalcaïn comme mot de passe du premier grade du Régime rectifié.
L’Agent Inconnu condamne Tubalcaïn comme personnage “capable des plus honteuses prévarications en voie charnelle”, moralement indigne de patronner l’Apprenti.Or, un tel registre (médiumnité, somnambulisme, “batteries” dans le corps de la voyante, discernement d’esprits bons ou mauvais) ne se contente pas de choisir entre deux figures bibliques neutres ; il opère dans une logique d’esprits : certains noms désignent des influences perverses, d’autres des influences pures ou “angéliques”. Phaleg y apparaît alors moins comme un simple “petit-fils de Sem” que comme un nom‑clef de courant spirituel, ce qui rapproche fortement son statut de celui d’un ange, au sens de puissance médiane agissante
3. L’arrière‑plan martinézien : esprits, puissances et réintégration
La doctrine de Martinès de Pasqually, que Willermoz assimile profondément et qu’il codifie dans les grades de Profès et Grand Profès, repose sur une hiérarchie de puissances spirituelles : esprits prévaricateurs, esprits supérieurs, entités médiatrices.
Pour Martinès, la Création visible est administrée par des esprits intermédiaires, bons ou mauvais, dont l’action conditionne la chute et la réintégration de l’homme.
La pratique coën met déjà au centre une angélologie opérative (bons génies, esprits, intelligences planétaires, etc.), avec des listes de noms, des sceaux et des correspondances cosmologiques.
Willermoz, en “rectifiant” la maçonnerie, entend y insérer ce schéma : substituer à un patronage “terreux” (travail des métaux, concupiscence) un patronage plus conforme à l’économie de la réintégration et aux esprits de la lignée bénie de Sem.Dans cette optique, Phaleg ne peut pas rester un simple “homme pieux de l’Ancien Testament” ; il tend à devenir l’éponyme d’une puissance ou d’un ordre spirituel (ce que l’Arbatel a déjà fait de son côté en en faisant l’esprit de Mars). La convergence entre la logique martinézienne des puissances et la figure de Phaleg dans l’Arbatel renforce donc la lecture “angélique”.
4. Saint‑Martin et la spiritualisation des figures bibliques
Louis‑Claude de Saint‑Martin n’a pas directement imposé le nom de Phaleg, mais son influence diffuse sur Willermoz pousse à spiritualiser toutes les figures et tous les mots du rite.
Saint‑Martin, dans sa correspondance avec Willermoz, critique les interprétations trop historiques ou matérielles des mythes bibliques et insiste sur leur sens interne, “intellectuel” et angélique.
Sa théosophie lit les personnages bibliques comme des états de l’âme, des principes et des intelligences plutôt que comme des individus du passé, dans une perspective d’“Homme‑Esprit”.
Une telle herméneutique rend très difficile de maintenir un “Phaleg” purement généalogique : le nom doit renvoyer à une fonction invisible (principe, esprit, ange) en rapport avec la division, la dispersion et la recomposition de l’humanité (thème même de Péleg dans Genèse 10:25).Saint‑Martin, en radicalisant la lecture intérieure des Écritures, oriente donc Willermoz vers une compréhension de Phaleg comme principe spirituel plus que comme simple référence à un ancêtre biblique ; or le modèle d’un tel principe, dans la culture ésotérique du temps, est précisément l’ange ou l’esprit intelligible.
5. Mesmer, somnambulisme et “hiérarchie des influences”
L’influence du mesmérisme à Lyon, puis sa réinterprétation par le groupe de Willermoz, constitue un autre pont entre nom biblique et fonction angélique.
À partir de 1783, le magnétisme arrive à Lyon et se transforme très vite en “somnambulisme magnétique” : le sujet endormi devient “voyant”, capable de décrire des mondes spirituels et des hiérarchies invisibles.
Dans ce cadre, Willermoz voit le fluide non comme un simple agent physique, mais comme une “force spirituelle et surnaturelle reliant les êtres vivants à Dieu”.
Les communications de l’Agent Inconnu sont elles‑mêmes un cas concret de somnambulisme spirituel : une personne en transe reçoit des messages d’un agent non humain et prescrit, entre autres, le remplacement de Tubalcaïn par Phaleg.Un nom donné dans ce contexte ne désigne donc pas seulement un souvenir biblique, mais l’influence à laquelle on se met sous la dépendance. Or, ce langage des influences est exactement celui qui, dans la tradition magique de l’époque (Arbatel, grimoires planétaires), définit les anges ou esprits : des puissances régissant des domaines déterminés (Mars, guerre, courage, paix, etc.). Cela rend très naturelle l’identification tacite de Phaleg à une influence angélique martiale plutôt qu’à un simple ancêtre.
6. La figure de Phaleg dans l’Arbatel et la culture ésotérique

Même si Willermoz ne cite pas explicitement l’Arbatel, plusieurs éléments rapprochent son Phaleg du Phaleg “olympien”.
Dans l’Arbatel, Phaleg est l’esprit de Mars, “præest Marti attributis”, qui élève à de grandes dignités belliques et préside à la paix par domination et rectification des forces violentes.
Cette fonction martiale mais pacificatrice correspond étonnamment bien au rôle que Willermoz donne à Phaleg comme figure d’un Noachisme purifié, d’une chevalerie réformée et d’un artisan de paix spirituelle après la dispersion.
Le symbolisme même du sceau de Phaleg, dans la tradition des esprits planétaires, le rapproche d’un ange‑gouverneur plutôt que d’un simple nom humain ; or le RER, dans sa dernière rédaction, assume explicitement la correspondance entre réalités rituelles et “intelligences” de l’ordre cosmique.Même si aucune preuve documentaire directe ne dit “Willermoz pense au Phaleg de l’Arbatel”, la convergence fonctionnelle (Mars, guerre, dignité, paix rectifiée) et le climat magico‑angélique de Lyon en 1785 rendent cette hypothèse beaucoup plus cohérente que celle d’un Phaleg exclusivement patriarcal.
7. Synthèse doctrinale : de Tubalcaïn à Phaleg‑ange
En croisant ces lignes d’influence, le remplacement de Tubalcaïn par Phaleg apparaît comme un véritable changement de plan ontologique :
Tubalcaïn : figure biblique ambivalente, liée au travail des métaux et aux arts de la guerre, mais chargée de connotations “charnelles” et libidineuses selon l’Agent Inconnu, donc marquée par une influence déchue.
Phaleg : descendant de Sem dans la lettre, mais, dans la doctrine réinterprétée par Martinès, Saint‑Martin et l’Agent Inconnu, nom d’une influence pure reliée à la lignée bénie et, par le soubassement grimoiresque, très proche de l’ange/esprit de Mars de l’Arbatel.
Les facteurs suivants convergent donc vers une lecture “angélique” de Phaleg chez Willermoz :
La présence de Martinès : structure de la Création en termes de puissances et d’esprits gouvernants.
La théosophie de Saint‑Martin : spiritualisation intégrale des figures bibliques, interprétées comme principes et intelligences.
Le rôle de l’Agent Inconnu : substitution ordonnée par une entité spirituelle via somnambulisme, dans une logique de purification des influences du rite.
Le contexte mesmériste : pratique des communications avec l’invisible, hiérarchie d’esprits bons et mauvais.
La culture grimoiresque : existence, déjà codifiée, d’un Phaleg esprit martien, dignitaire céleste, quasi‑angélique dans la terminologie de l’époque.
Dans cette perspective, dire que Willermoz “visait l’ange Phaleg plutôt que le simple Péleg” ne signifie pas nécessairement qu’il revendiquait explicitement l’Arbatel, mais qu’il glisse le mot de passe du plan d’un personnage historique vers celui d’une influence spirituelle angélique, en parfaite cohérence avec la rectification martiniste du Rite Écossais Rectifié.
Pour aller plus loin dans cette recherche:
Le sceau de Phaleg, esprit olympien de Mars dans l'Arbatel de magia veterum (1575), est un symbole géométrique simple présenté comme un caractère spécifique à tracer pour son invocation, souvent en encre rouge et verte (couleurs présentent a d'autres grades au RER) pour révéler les mystères de la création. Bien que certaines représentations graphiques modernes évoquent vaguement une structure ramifiée rappelant une menorah juive à sept branches (symbole du Temple de Jérusalem représentant les sept jours de la Création et les séraphins), aucune source primaire ne confirme une ressemblance littérale ou intentionnelle.
Description du sceau
Dans l'Arbatel, le sceau de Phaleg apparaît comme un diagramme linéaire ou angulaire abstrait, typique des sigils planétaires, servant de "clé" pour son apparition lors des heures martiennes (mardi). Des rituels contemporains le décrivent comme un motif pulsant ou "cœur vivant" lors des invocations, activé au centre d'hexagrammes, sans branches courbes ni flammes caractéristiques de la menorah biblique (Exode 25). Il commande 36 536 légions et élève à des dignités belliques, son efficacité limitée à la période planétaire (140 ans max).
Analyse symbolique
La menorah, chandelier à sept branches stylisé en buisson ardent avec six branches latérales sur une tige centrale, symbolise lumière divine, création et équilibre des forces (six séraphins + centre). Toute similitude avec le sceau de Phaleg relève d'interprétations ésotériques modernes : les sept esprits olympiens (dont Phaleg troisième) correspondent aux sept planètes, écho aux sept lumières de la menorah, reliant Mars/Geburah (force, jugement kabbalistique) à une "paix par synthèse" des opposés. Phaleg incarne un flux électrique brisant les obstacles (énergie créatrice/destructrice), parallèle à la menorah comme amplification synergique de mots saints ou psaumes (Psaume 110:5 au verso du lamen).
Interprétations ésotériques
Planétaire et kabbalistique : Sept sceaux olympiens forment un "sceau des 7 archanges/esprits" (carte astrologique-talisman), où Phaleg (Mars) offre force/protection, comme la menorah canalise lumière divine.
Différences structurelles : Le sceau est sigillaire (géométrie pure, non décorative), non rituelle comme la menorah ; la ressemblance est projective, via le nombre 7 et thèmes de force équilibrée (Geburah vs. limites).
Usage rituel : Tracer en heure martienne pour l'ouvrir, vitalité ; modernistes y voient un "pont" vers Geburah, mais sans lien historique direct à la menorah.
Description textuelle
L'édition originale latine décrit ainsi Phaleg : "PHALEG præest Marti attributis: Pacis princeps: eius characterem cui tribuit, euehit ad summas dignitates in re bellica." suivi d'un encadré "## CHARACTER" contenant le sigil, qui commande 36 536 légions d'esprits servant par centuries. Le sceau est un motif linéaire géométrique (souvent reproduit comme une forme angulaire ou cruciforme stylisée), tracé en encre rouge pour les invocations, révélant les mystères martiens de la guerre, de la paix et de la force.
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Le Tableau du grade d'Apprenti
Phaleg : de Tubalcaïn à l'Ange Martien dans le Rite Écossais Rectifié
Phaleg et la ménorah des sefirot : un sceau martien au seuil de la réintégration
Les trois pas au‑dessus du tapis de loge : une traversée de l’Arbre des Séphirot au Rite Écossais Rectifié (GEBURAH–YESOD–HESED)