Logion 3 de l'Évangile selon Thomas : Le Royaume intérieur et l'épreuve du miroir

Grade du Rite Écossais Rectifié : Compagnon

Thème spirituel : La connaissance de soi comme clé de la filiation divine

Le texte du logion 3

« Jésus a dit : Si ceux qui vous guident vous disent : "Voici, le Royaume est dans le ciel", alors les oiseaux du ciel vous précéderont. S'ils vous disent : "Il est dans la mer", alors les poissons vous précéderont. Mais le Royaume est à l'intérieur de vous et il est à l'extérieur de vous. Quand vous vous connaîtrez, alors vous serez connus, et vous saurez que c'est vous les fils du Père le Vivant. Mais si vous ne vous connaissez pas, alors vous êtes dans la pauvreté, et c'est vous la pauvreté. »

Une critique des fausses localisations du Royaume

Le logion 3 commence par une double mise en garde contre les localisations extérieures et inaccessibles du Royaume. Si l'on cherche le Royaume « dans le ciel », les oiseaux y auront accès avant nous ; s'il est « dans la mer », ce sont les poissons qui nous précéderont.

Cette ironie n'est pas gratuite : elle dénonce une forme d'aliénation spirituelle qui consiste à projeter la vérité hors de portée, à en faire un objet lointain, réservé à d'autres êtres ou à d'autres mondes. En situant le Royaume dans un ailleurs radical, on se dispense d'en chercher l'accès en soi-même, on se décharge de la responsabilité de sa propre transformation.

Le logion ne nie pas l'existence d'un Royaume transcendant, mais il refuse qu'on en fasse un prétexte à l'inaction ou à l'ignorance de soi. La transcendance n'est pas abolie, mais elle est relocalisée : elle n'est pas « là-haut » ou « là-bas », elle est « à l'intérieur et à l'extérieur » de l'homme.

Le Royaume à l'intérieur et à l'extérieur

« Le Royaume est à l'intérieur de vous et il est à l'extérieur de vous. » Cette formule est l'une des plus énigmatiques de l'Évangile selon Thomas, et elle ouvre sur une compréhension non dualiste de la réalité spirituelle.

Le Royaume n'est pas seulement intérieur (ce qui en ferait une simple disposition psychologique), ni seulement extérieur (ce qui en ferait un ordre objectif indépendant de l'homme). Il est à la fois intérieur et extérieur, ou plus exactement, il est la correspondance retrouvée entre l'intérieur et l'extérieur, entre le microcosme et le macrocosme.

Cette double localisation suggère que le Royaume ne se trouve que lorsque l'homme cesse de séparer son intériorité du monde, lorsque son être intime et l'ordre du cosmos entrent en résonance. La quête du Royaume n'est donc pas une fuite du monde, mais une réconciliation de l'homme avec lui-même et avec le Tout.

La connaissance de soi comme condition

Le logion pose ensuite une condition décisive : « Quand vous vous connaîtrez, alors vous serez connus. » La connaissance de soi n'est pas présentée ici comme un simple exercice psychologique ou un perfectionnement moral, mais comme la clé d'accès à une connaissance plus haute.

Celui qui se connaît sera connu : il entrera dans une réciprocité de regard avec le divin, il sera reconnu comme fils. La connaissance de soi ouvre sur une connaissance mutuelle, sur une relation filiale restaurée. Le texte affirme : « vous saurez que c'est vous les fils du Père le Vivant ».

Cette filiation n'est pas accordée de l'extérieur, comme un privilège arbitraire : elle est découverte par celui qui accepte de se connaître vraiment. Se connaître, c'est reconnaître en soi la marque du Père, la présence d'une origine divine qui n'a jamais été totalement effacée, même si elle était oubliée ou voilée.

L'ignorance de soi comme pauvreté

À l'inverse, le logion avertit : « Mais si vous ne vous connaissez pas, alors vous êtes dans la pauvreté, et c'est vous la pauvreté. » L'ignorance de soi n'est pas un simple défaut de savoir, c'est un état de misère spirituelle.

La formule est radicale : non seulement l'homme qui ne se connaît pas « est dans » la pauvreté, mais il est la pauvreté elle-même. Il n'a rien à donner, rien à transmettre, rien à bâtir, parce qu'il ne sait pas qui il est. Sa vie est vide de sens, dépourvue de fondement, privée de la seule richesse véritable : la conscience de sa propre dignité et de sa filiation divine.

Cette pauvreté n'est pas matérielle, mais ontologique : elle touche l'être même de l'homme, qui se vit comme étranger à lui-même, coupé de sa source, errant sans repère et sans destination. La connaissance de soi est donc la voie de sortie de cette pauvreté : elle seule permet à l'homme de retrouver son centre, sa richesse intérieure, sa place dans l'ordre du Royaume.

L'épreuve du miroir au grade de Compagnon

Au Rite Écossais Rectifié, le passage au grade de Compagnon est marqué par une épreuve centrale, qui condense toute la pédagogie de ce degré : l'épreuve du miroir.

Lors de la cérémonie de réception, le Récipiendaire est conduit à l'Occident, devant un miroir recouvert d'un rideau noir. Au-dessus de ce rideau, une inscription en lettres d'or proclame :

« Si tu as un vrai désir, du courage et de l'intelligence, écarte ce voile et tu apprendras à te connaître. »

Le miroir est placé entre deux bougies, de telle sorte que, lorsque le rideau est levé, le Compagnon se voit en buste, éclairé par la lumière des flambeaux. Cette vision de soi n'est pas spontanée : elle est précédée d'une invitation et d'une condition.

Le rideau noir : l'obscurité de l'ignorance

Le rideau noir qui recouvre le miroir symbolise l'obscurité dans laquelle se trouve celui qui ne s'est pas encore connu. Tant que ce rideau reste baissé, le miroir est là, mais il ne sert à rien : il ne reflète rien, il ne révèle rien. L'homme peut passer devant lui sans jamais se voir.

Cette obscurité n'est pas imposée de l'extérieur : elle est consentie, par manque de désir, par défaut de courage, par insuffisance d'intelligence. Le rideau peut être levé, mais il faut que quelqu'un accepte de le lever. C'est l'acte même de soulever ce voile qui marque le passage de l'ignorance à la connaissance.

L'inscription : condition et promesse

L'inscription au-dessus du miroir pose trois conditions pour accéder à la connaissance de soi :

  1. Un vrai désir : il ne suffit pas d'une curiosité superficielle ou d'une velléité passagère. Il faut un désir authentique, profond, durable, celui que le logion 2 appelait déjà « chercher sans cesser de chercher ».

  2. Du courage : se connaître suppose d'accepter de se voir tel qu'on est, sans fard, sans complaisance, sans fuite. Ce face-à-face avec soi-même peut être redoutable, car il révèle non seulement les qualités, mais aussi les défauts, les failles, les insuffisances. Il faut du courage pour ne pas détourner le regard.

  3. De l'intelligence : la connaissance de soi n'est pas un simple constat empirique, mais une compréhension. Il faut une intelligence capable de saisir, au-delà de l'apparence physique, la réalité spirituelle de ce qui est vu dans le miroir : non seulement un homme, mais une image de Dieu, un fils du Père le Vivant.

La promesse qui accompagne ces conditions est claire : « tu apprendras à te connaître ». Le miroir n'est pas un piège narcissique, mais un instrument pédagogique. Il ne flatte pas, il n'illusionne pas : il enseigne. Et ce qu'il enseigne, c'est la vérité de l'homme sur lui-même.

Le miroir comme révélateur de la double dignité

Lorsque le Compagnon écarte le rideau et se voit dans le miroir, il découvre deux choses à la fois :

  1. Ce qu'il est : un homme particulier, avec son visage, son histoire, ses limites, sa condition incarnée. Le miroir ne dissimule rien : il renvoie l'image réelle, non idéalisée.

  2. Ce qu'il est appelé à devenir : un fils du Père le Vivant, une image de Dieu en voie de restauration. Le miroir, éclairé par les deux bougies, ne montre pas seulement un reflet physique, mais une dignité spirituelle.

Cette double révélation correspond exactement à la structure du logion 3 : « Quand vous vous connaîtrez, alors vous serez connus, et vous saurez que c'est vous les fils du Père le Vivant. » Se connaître, c'est reconnaître à la fois sa finitude et sa filiation, sa pauvreté naturelle et sa richesse spirituelle.

Intérieur et extérieur : le travail du Compagnon

Le logion 3 affirme que « le Royaume est à l'intérieur de vous et à l'extérieur de vous ». Cette double localisation trouve une application directe dans le travail du Compagnon rectifié.

Le travail sur la pierre

L'Apprenti travaillait sur la pierre brute, pour la dégrossir, pour en ôter les aspérités. Le Compagnon, lui, est appelé à tailler la pierre selon des mesures précises, à lui donner une forme géométrique, à l'ajuster aux autres pierres pour qu'elle s'intègre dans l'édifice du Temple.

Ce travail extérieur n'est pas séparé du travail intérieur : la pierre taillée est l'image de l'homme rectifié, de celui qui a accepté de se conformer à une règle, à une proportion, à un ordre qui le dépasse. Tailler la pierre, c'est se tailler soi-même ; ajuster la pierre, c'est s'ajuster à la mesure divine.

Le passage de la réception à la coopération

L'Apprenti recevait la lumière : il était passif, accueillant, ouvert. Le Compagnon, lui, est appelé à coopérer activement à l'Œuvre. Il ne se contente plus de recevoir des instructions : il doit comprendre le plan, saisir la logique de l'architecture, participer intelligemment à la construction.

Cette coopération suppose une connaissance de soi accrue : pour agir juste, il faut savoir qui l'on est, connaître ses forces et ses faiblesses, discerner ses capacités réelles. Le Compagnon qui ne se connaît pas risque de se tromper de tâche, de mal ajuster sa pierre, de nuire à l'Œuvre au lieu de la servir.

Intérieur et extérieur réconciliés

Le miroir révèle au Compagnon que son intériorité et son action extérieure ne sont pas deux réalités séparées, mais une seule et même réalité vue sous deux aspects. Ce qu'il est à l'intérieur se manifeste nécessairement à l'extérieur, dans la qualité de son travail, dans la justesse de son geste, dans la fidélité de son service.

Inversement, le travail extérieur agit sur l'intérieur : en taillant la pierre, le Compagnon se refaçonne ; en ajustant les éléments du Temple, il ajuste les puissances de son âme. Le Royaume n'est ni dedans ni dehors exclusivement : il est dans la correspondance retrouvée entre les deux.

Fils du Père le Vivant : la filiation retrouvée

Au RER, dès le grade d'Apprenti, il est enseigné que le Maçon est « image de Dieu ». Cette doctrine n'est pas un simple compliment : elle est un rappel de la dignité originelle de l'homme, créé à la ressemblance du Créateur.

Mais cette image a été dégradée, obscurcie, défigurée par la chute. Le travail maçonnique consiste précisément à restaurer cette image, à la rendre à nouveau lisible, reconnaissable, conforme à son modèle divin.

Le Compagnon, en se voyant dans le miroir, prend conscience de cette double réalité : l'image est abîmée, mais elle est encore là ; la ressemblance est voilée, mais elle peut être restaurée. La connaissance de soi est ce qui permet de discerner, sous les défigurations de l'homme déchu, les traits encore présents de l'homme véritable.


Voir aussi : Les Enfants de la veuve

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