Trois pas chargés de symboles
- 1. La scène rituelle : marcher au‑dessus du monde
- 2. Malkhout : la condition de départ
- 3. Chesed et Gevurah : deux colonnes, deux forces
- 4. Keter : la Couronne comme orientation de la marche
- 5. Tiferet : centre christique et cœur de l’Arbre
- 6. Parallèles avec d’autres traditions
- 7. Pour initiés et non‑initiés : une pédagogie de la marche
- A Lire aussi :
Les trois pas au‑dessus du tapis de loge, dans le premier grade du Rite Écossais Rectifié (RER), peuvent se lire comme une dramatization en acte de la montée sur l’Arbre des Séphirot, entre les colonnes de Miséricorde et de Rigueur, orientée vers un centre christique. Cette lecture parle autant à l’initié qu’au lecteur extérieur, car elle met en jeu des archétypes spirituels universels.
1. La scène rituelle : marcher au‑dessus du monde
Le tapis de loge du 1er grade RER est un « carré long » disposé d’Occident en Orient, qui rassemble, comme une carte symbolique, les principaux signes du grade : colonnes, pierre brute, pierre cubique, équerre, compas, autel, delta, etc. Il représente à la fois le Temple de Salomon, le monde créé et l’âme de l’initié : un microcosme que la loge déroule au centre de l’espace rituel.
Lors de la réception, l’impétrant – les yeux bandés – est conduit par les deux Surveillants à franchir trois pas au‑dessus du tapis, ce qui est d’autant plus significatif que, hors de ce moment, nul ne doit marcher sur le tapis mais seulement le contourner. Les pas sont « d’équerre », marqués, soutenus par les bras des Surveillants ; ils traduisent une tension entre la dépendance (on le guide) et la liberté qui commence à naître (la marche reste la sienne).
Symboliquement, l’impétrant est amené à « survoler » le monde des symboles qu’il ne comprend pas encore : il traverse en aveugle tout l’univers maçonnique condensé sur le tapis, exactement comme l’homme traverse sa propre vie sans en saisir immédiatement la signification profonde.
2. Malkhout : la condition de départ
Dans l’architecture kabbalistique, l’Arbre des Séphirot figure dix émanations divines disposées sur trois colonnes : à droite la Miséricorde (Chokhmah–Chesed–Netzach), à gauche la Sévérité (Binah–Gevurah–Hod), au centre la colonne d’Équilibre (Keter–Tiferet–Yesod–Malkhout). La Séphira la plus basse, Malkhout (« Royaume »), représente le monde manifesté, la dimension concrète de l’existence, mais aussi la Shekhina, Présence divine immanente dans la création.
Dans la kabbale pratique, Malkhout est le lieu où les intentions spirituelles deviennent actes : bénédictions, justice sociale, gestion du corps et de la parole ; c’est le plan où l’on sanctifie le quotidien. De même, dans le RER, le profane est accueilli « en bas », dans le monde ordinaire ; son entrée en loge, les yeux bandés, figure la condition d’une Malkhout opaque, où la lumière est présente mais non reconnue.
Le tapis, déroulé entre lui et l’Orient, matérialise cette Malkhout à la fois obscure et sacrée : un monde où la géométrie du Temple est déjà tracée, mais encore illisible. Marcher au‑dessus du tapis, c’est être pris en charge par un plan plus vaste que soi, avant même d’en comprendre les lois.
3. Chesed et Gevurah : deux colonnes, deux forces
3.1. Les colonnes dans la kabbale
Sur l’Arbre, Chesed et Gevurah occupent la seconde triade, de part et d’autre de Tiferet. Chesed, sur la colonne de droite, est l’« amour bienveillant », la bonté débordante, la grâce qui se donne sans mesure. Gevurah, sur la colonne de gauche, est la « force », la rigueur, la justice qui juge, limite, rectifie.
La tradition souligne que le monde ne pourrait subsister s’il n’était fondé que sur Chesed ou que sur Gevurah ; il lui faut une synthèse harmonisée dans Tiferet, la « beauté » de la compassion. Dans la pratique, Chesed se traduit par les actes de charité et d’hospitalité, Gevurah par la discipline, la capacité de dire non, de poser des frontières justes.
3.2. Boaz, Jakin et les deux colonnes maçonniques
Les deux colonnes de la loge maçonnique, Boaz et Jakin, héritent directement du symbolisme des colonnes du Temple de Salomon, que de nombreux auteurs relient à la polarité Miséricorde/Sévérité de Chesed et Gevurah. Au RER, ces colonnes se dressent à l’Occident, marquant le seuil entre le monde profane et l’espace sacré.
L’impétrant, guidé par les Surveillants, se tient d’abord entre ces colonnes, avant d’être amené à les « traverser » par ses trois pas au‑dessus du tapis. Il expérimente ainsi physiquement la tension entre un accueil généreux (la loge l’a demandé et reçoit) et un jugement exigeant (questionnements, épreuves, mise en cause de sa vie passée).
Dans la lumière de la kabbale, ces pas dramatisent le passage de Chesed à Gevurah et retour vers un centre supérieur : la fraternité l’enveloppe, mais elle l’expose aussi à une rigueur destinée à le rectifier, non à l’écraser.
4. Keter : la Couronne comme orientation de la marche
Au sommet de la colonne centrale se tient Keter, la « Couronne », source de la volonté divine, point d’émanation de tout l’Arbre. Keter est presque au‑delà de la pensée : la tradition préfère en parler par allusion, comme d’une lumière infinie dont on ne perçoit que les reflets dans les Séphirot inférieures.
Pourtant, toute la structure de l’Arbre est orientée de Malkhout vers Keter : la spiritualité kabbalistique fait monter la conscience du monde manifesté vers la Couronne, en traversant progressivement les niveaux de l’être. De même, le tapis de loge du RER est un « carré long » qui conduit symboliquement de l’Occident (Terre, Malkhout) vers l’Orient (Lumière, Keter).
Lorsque l’impétrant franchit les trois pas au‑dessus du tapis, son corps est orienté vers l’Orient et vers l’autel du Vénérable, figure de la lumière directrice. Même s’il ne voit rien, sa trajectoire dit déjà que sa vie entière est appelée à se régler sur une volonté supérieure : Keter n’est pas encore connue, mais elle agit comme pôle d’attraction, comme source silencieuse de l’appel initiatique.
On peut lire ces trois pas comme la condensation d’un itinéraire long : du Royaume où l’homme agit à l’aveugle, à la traversée de la Miséricorde et de la Rigueur, jusqu’à l’orientation vers une Couronne qu’il ne pourra approcher que par une ascèse prolongée.
5. Tiferet : centre christique et cœur de l’Arbre
Au centre exact de l’Arbre se trouve Tiferet, la « beauté », Séphira de la compassion harmonisée entre Chesed et Gevurah. Dans la kabbale juive, Tiferet est associée à Jacob/Israël et souvent désignée comme Ben (« le Fils »), médiateur entre le Père (colonnes supérieures) et la Shekhina en Malkhout.
La Kabbale chrétienne et plusieurs courants ésotériques identifient Tiferet au Christ : cœur du cosmos, image parfaite du Père, lieu où miséricorde et justice se rencontrent dans la croix et la résurrection. Tiferet devient alors « cœur christique » de l’Arbre : centre d’où rayonne la lumière vers les Séphirot inférieures et vers Malkhout, et vers lequel remontent les prières, les souffrances, les efforts de l’humanité.
Dans la pratique mystique, Tiferet se travaille par la prière du cœur, la contemplation de la beauté comme transparence du vrai, l’alignement de la volonté personnelle sur la volonté divine. La compassion y n’est pas sentimentale : elle est lucide, issue du jugement, capable d’aimer en vérité.
Dans le RER, fortement marqué par une christologie implicite, l’Orient, le delta lumineux, la parole du Vénérable qui appelle l’impétrant à la régénération, tout cela renvoie à ce centre Tiferet : même si le langage du rituel reste discret, c’est clairement à une configuration christique que la dynamique du grade fait écho.
Les trois pas au‑dessus du tapis, commandés par l’Orient, signifient que la traversée des colonnes de Chesed et Gevurah trouve son sens dans une synthèse centrale : l’initié est appelé à devenir, lui aussi, un « cœur harmonisé », capable d’unir bonté et justice dans une beauté morale.
6. Parallèles avec d’autres traditions
Le schéma Malkhout–Colonnes–Keter, centré sur un cœur médiateur, n’est pas propre au seul RER ni même à la seule kabbale ; il résonne avec plusieurs architectures symboliques du monde.
Dans de nombreuses traditions religieuses, on retrouve une montée rituelle depuis un espace profane vers un sanctuaire axial (montagne sacrée, sanctuaire intérieur, omphalos) en traversant un ou deux portails gardés par des figures complémentaires (anges, gardiens, jumeaux).
Le Temple de Salomon, avec ses deux colonnes et son Saint des Saints couronné de la Shekhina, offre déjà un modèle où la présence divine est médiatisée par un centre accessible seulement après purification ; ce modèle est repris par la liturgie juive et par la mystique du Temple.
Dans la tradition chrétienne, la figure du Christ médiateur, « porte » et « chemin » vers le Père, déjà crucifiée entre deux larrons ou encadrée par deux figures (Moïse/Élie à la Transfiguration), rejoue, sur un autre plan, la dynamique centre–colonnes–sommet.
Dans certaines voies initiatiques non abrahamiques, on retrouve également des marches rituelles au‑dessus d’un mandala ou d’un diagramme sacré, où le candidat traverse en acte les différents plans de l’être figurés sur le sol : le tapis maçonnique fonctionne comme un tel mandala occidental.
Ce qui fait la spécificité du RER, c’est l’articulation explicite entre cette dramaturgie spatiale et une lecture biblique et christique : le tapis renvoie au Temple, les colonnes à Boaz et Jakin, l’Orient à la lumière du « Fils » envoyé sur terre, et l’ensemble est pensé comme une voie de réintégration de l’homme dans l’ordre divin.
7. Pour initiés et non‑initiés : une pédagogie de la marche
Pour un lecteur non initié, on peut résumer ainsi : les trois pas au‑dessus du tapis signifient que la vie humaine, d’abord aveugle, est appelée à traverser l’expérience de l’amour et de la justice pour s’orienter vers une source plus haute que soi. Le tapis figure le monde et l’âme ; les colonnes, les deux grandes forces qui nous structurent ; l’Orient, le but ultime de la marche.
Pour le maçon du RER, ces mêmes pas rappellent, à chaque tenue, que son travail ne consiste pas seulement à « monter » en grade, mais à habiter concrètement la tension entre Chesed et Gevurah, à régler ses actes de Malkhout sur la lumière de Keter, et à laisser Tiferet – le centre christique – devenir réellement le cœur de sa conscience.
Ainsi, l’itinéraire Malkhout → colonnes → Keter, vécu corporellement en trois pas au‑dessus du tapis, apparaît comme une miniature initiatique de la grande montée de l’Arbre des Séphirot : une pédagogie de la marche où l’homme apprend, pas à pas, à faire de sa vie un Temple où la miséricorde et la rigueur se réconcilient dans la beauté.

A Lire aussi :
Pour approfondir cette exploration, ce texte dialogue avec trois autres articles dédiés à la symbolique de Phaleg/Adhuc Stat, formant un ensemble cohérent dans la même quête.
Le Tableau du grade d'Apprenti
Phaleg : de Tubalcaïn à l'Ange Martien dans le Rite Écossais Rectifié
Phaleg et la ménorah des sefirot : un sceau martien au seuil de la réintégration
Les trois pas au‑dessus du tapis de loge : une traversée de l’Arbre des Séphirot au Rite Écossais Rectifié (GEBURAH–YESOD–HESED)

