Le Temps Maçonnique

1. La partition du temps dans la Loge d’Apprenti au RER

L’instruction historique du grade d’Apprenti enseigne qu’il existe "quatre temps ou intervalles dans les jours maçonniques" :

  • de six heures du matin à midi,

  • de midi à six heures du soir,

  • de six heures du soir à minuit,

  • de minuit à six heures du matin.

Ces quatre intervalles sont désignés dans la Loge par deux pôles : "midi et midi plein" pour le commencement des travaux, "minuit et minuit plein" pour leur fin. Le rituel précise encore que chaque intervalle comprend "six heures et un temps", en similitude :

  • des six années employées à la construction du Temple, et de la septième consacrée à sa dédicace par Salomon ;

  • des six jours de la semaine, et du septième jour consacré au Seigneur.

Concrètement, au moment de l’ouverture de la Loge, le Vénérable Maître demande : "Frère Premier Surveillant, quelle heure est-il ?" ; par relais, le Second Surveillant répond "C’est la douzième heure", puis, après la prière et la mise en ordre, l’heure est déclarée : "Il est midi", enfin "midi plein", marquant l’entrée dans le temps sacré des travaux. À la fermeture, le même schéma se renverse : "minuit", puis "minuit plein", avant que le Vénérable Maître ne demande l’heure "de convention humaine" à la sortie, signe du retour à la sphère profane.

L’instruction explicite ce passage : si l’on répond "la douzième heure" à l’entrée et que l’on donne à la sortie l’heure civile, c’est parce que "l’intervalle de la clôture à l’ouverture désigne le temps qui est employé aux occupations profanes et pendant lequel tout travail maçonnique est suspendu". De là découle une exigence spirituelle : "le Maçon doit désirer le temps où il pourra sans relâche employer les heures, les jours, les mois et les années, à perfectionner son travail".

Enfin, le Vénérable Maître conclut l’instruction en rappelant que "le temps fuit et s’efface à nos yeux, mais il est toujours en présence du Grand Architecte de l’Univers", et que chaque instant est à jamais marqué par les actions humaines ; d’où l’appel à employer le temps "pour faire le bien", en se gardant de l’oisiveté et des occupations frivoles, dans la Justice et la Charité.

Ainsi, la partition du temps au RER oppose clairement :

  • un temps profane, linéaire, mesuré par l’horloge civile ;

  • un temps sacré, maçonnique, rythmé par les quarts symboliques (midi/midi plein – minuit/minuit plein), ordonné à la transformation intérieure.


2. Racines bibliques : Création, semaine et Temple

La structure 6+1 de la journée maçonnique renvoie directement au récit de la Création dans la Genèse, où le monde est façonné en six jours, puis consacré par le Shabbat, le septième. Le texte biblique insiste sur le rythme "il y eut un soir, il y eut un matin" pour chacun des six jours, jusqu’au repos divin du jour sanctifié (Genèse 1-2). Dans la halakha, ce septième jour commence au coucher du soleil du vendredi et s’achève le samedi soir, après l’apparition de trois étoiles, ce qui souligne que le temps sacré est défini, non par l’abstraction de l’horloge, mais par les rythmes cosmiques visibles.

Le rituel du RER fait lui-même le lien explicite avec le Temple de Salomon : les "six années qui furent employées pour la construction du temple" renvoient à 1 Rois 6:38, où il est dit que la maison fut achevée "dans toutes ses parties" au terme de sept ans ; la "septième année" est associée à la dédicace, c’est-à-dire à la consécration de l’ouvrage à Dieu. La maçonnerie rectifiée transpose ce schéma :

  • six heures (ou années/jours) sont le temps du travail, de la taille de la pierre, de la construction visible ;

  • le "temps" supplémentaire, septième, est celui où l’œuvre est offerte, orientée vers le Grand Architecte.

De même, la semaine biblique (six jours de labeur, un jour de repos) donne au temps une orientation théologique : il ne se réduit pas à la succession des instants, mais tend vers un "repos" qui est participation au repos divin. Le RER, en demandant au Maçon de "désirer le temps" où il pourra se consacrer sans relâche à son perfectionnement, transpose ce Shabbat en catégorie intérieure : le désir d’un temps intégralement consacré à l’œuvre spirituelle.

On peut ajouter à cette trame la structure du calendrier hébraïque, lunisolaire : les mois sont réglés sur la lune (29 ou 30 jours), les années ajustées au cycle solaire par années embolismiques (ajout d’un treizième mois) afin que Pessa’h demeure au printemps. Cette architecture vise déjà à harmoniser le temps vécu avec un ordre cosmique voulu par Dieu ; la Loge rectifiée, en se situant à "midi plein" puis à "minuit plein", s’inscrit dans cette logique d’un temps sacré qui s’accorde symboliquement avec les grandes marques du cycle cosmique.

3. Temps, cycles et eschatologie dans le Talmud

Le Talmud reprend la structure 6+1 à une échelle historique. Une tradition célèbre, rapportée notamment dans Sanhédrin, voit l’histoire du monde comme un cycle de 6000 ans :

  • 2000 ans de tohu (chaos),

  • 2000 ans de Torah,

  • 2000 ans des "jours du Messie".

À ces 6000 ans succède un "septième millénaire" conçu comme un grand Shabbat eschatologique, repos de la création entière en Dieu. Ce schéma reproduit la semaine de la Création à l’échelle de l’histoire et annonce déjà une compréhension du temps comme marche vers un repos plénier.

Dans la halakha, les cycles sabbatiques structurent aussi le temps social :

  • la Chemita, année sabbatique, impose à la terre un repos tous les sept ans (six années de culture, une de repos) ;

  • le Yovel (jubile) intervient tous les cinquante ans (7 x 7 + 1), avec libération des esclaves et retour des terres à leurs propriétaires originels.

Ces cycles expriment une double idée : le travail n’est jamais absolu (il doit être suspendu périodiquement pour que la relation à Dieu prime), et le temps appartient en réalité à Dieu, non à l’homme. La Loge rectifiée reprend cette théologie du temps : le temps profane, d’un travail non-orienté, est interrompu par le temps maçonnique, consacré à l’Ordre et au Grand Architecte ; entre la clôture et l’ouverture, "tout travail maçonnique est suspendu", comme le travail agricole l’est durant la Chemita.

Le Talmud et la tradition rabbinique organisent aussi la journée en temps de prière : matin (Cha’harit), après-midi (Min’ha), soir (Arvit), auxquels certaines traditions ajoutent une importance particulière à la veille de minuit pour l’étude ou les lamentations (Tiqoun ‘Hatsot). On retrouve ainsi, au sein de la pratique juive, une articulation forte entre les moments du jour et des fonctions spirituelles spécifiques. La division rectifiée en quatre intervalles (avec le couple "midi / minuit") entre en résonance avec ces scansions : midi comme sommet de la manifestation solaire ; minuit comme centre caché de la nuit, souvent consacré à la prière ou à l’étude dans la mystique juive.

4. La lecture kabbalistique : 6+1, Séfirot et structure du temps

La Kabbale reprend la structure 6+1 en la projetant dans l’Arbre des Séfirot. Classiquement, les kabbalistes distinguent :

  • une triade supérieure (Keter, Hokhmah, Binah) qui relève de l’intelligible et de l’intemporel ;

  • six Séfirot "émotionnelles" (Hessed, Guevourah, Tiféret, Netsah, Hod, Yessod) regroupées sous le nom de Ze’ir Anpin, correspondant aux six directions, aux six jours et aux six qualités manifestées ;

  • enfin Malkhout, le royaume, qui reçoit et manifeste ce qui précède et se situe au niveau du temps et du monde.

Le Séfer Yetsirah associe sept "lettres doubles" aux sept jours de la semaine et à sept qualités, formant une structure où six jours de manifestation sont unifiés par le Shabbat, assimilé à Malkhout et à la Présence divine (Shekhinah). On obtient ainsi un schéma où :

  • les six jours sont des "modalités" de l’action divine dans le monde ;

  • le septième est le point de retournement et d’unification, où le temps cesse d’être simple succession pour devenir accueil de l’éternel.

Appliqué au RER, ce symbolisme donne une clef : chaque intervalle de six heures est comme une "journée" de travail séfiratique, et le "temps" qui s’ajoute renvoie à ce moment où l’œuvre est relevée à la gloire du Grand Architecte, comme la septième année ou le Shabbat. L’insistance du rituel sur le fait qu’il y a "six heures et un temps" dans chaque intervalle n’est pas un détail : elle montre que la mesure du temps n’est pas neutre, mais déjà théologique et kabbalistique.

En outre, la Kabbale distribue les moments de la journée entre les Séfirot. De manière schématique :

  • le matin est lié à Hessed (miséricorde),

  • le midi à Tiféret (harmonie, beauté, cœur de l’Arbre),

  • le soir à Netsah/Hod (persévérance et éclat),

  • la nuit et surtout le minuit à Binah (mère qui recueille et transforme) et à la Shekhinah en exil.

On comprend alors pourquoi midi et minuit acquièrent une telle puissance symbolique : midi comme point de plein rayonnement (Tiféret, centre de l’Arbre), minuit comme point de bascule où les forces cachées opèrent en profondeur. Que la Loge s’ouvre rituellement à "midi plein" et se ferme à "minuit plein" s’inscrit ainsi dans une logique kabbalistique de répartition des flux spirituels.

5. Le Zohar et la densité mystique de midi et de minuit

Le Zohar, texte pivot de la mystique juive, développe une véritable théologie du jour et de la nuit. Il décrit la journée comme un déploiement des qualités divines dans le monde, et la nuit comme un temps de retrait, de jugement et de réparation. Minuit y occupe une place singulière : c’est l’heure où David, selon les Midrashim et le Zohar, se levait pour chanter des psaumes, moment où la Shekhinah souffrante reçoit le soutien des justes qui veillent. Minuit devient ainsi le cœur caché de la nuit, lieu d’une activité spirituelle intense, alors même que le monde semble plongé dans l’inertie.

Dans ce contexte, l’opposition midi/minuit prend une dimension plus profonde :

  • midi représente le plein déploiement de la lumière, l’équilibre de Tiféret, la beauté harmonieuse de l’ordre divin manifesté ;

  • minuit représente le point de retournement de la nuit, où l’obscurité extrême devient le lieu même d’un travail intérieur et d’une remontée de la Shekhinah vers sa source.

Lorsque le RER choisit de nommer les grandes articulations de son temps maçonnique "midi / midi plein" et "minuit / minuit plein", il s’inscrit implicitement dans cette logique : l’ouverture à midi plein, c’est l’entrée dans un espace rituel de lumière et d’harmonie ; la clôture à minuit plein, c’est la remise de tout ce qui a été accompli entre les mains du Grand Architecte, dans le silence de la nuit, avant le retour à la dispersion profane.

Le Zohar insiste également sur le Shabbat comme "palais" ou "chambre nuptiale" où la Shekhinah (Malkhout) s’unit à Ze’ir Anpin, unifiant les six jours précédents dans une plénitude d’être. Cette image nuptiale éclaire la mention, dans le rituel rectifié, de la septième année de Salomon consacrée à la dédicace : le Temple, après six ans de construction, connaît une "nuptialité" sacrée lors de sa consécration – ce que la Loge, à son échelle, imite en orientant chaque intervalle de travail vers un "temps" dédicatoire.

6. Synthèse : du temps profane au temps offert

En définitive, la partition du temps au Rite Écossais Rectifié s’inscrit dans une longue tradition hébraïque et kabbalistique :

  • elle reprend la structure 6+1 de la Création, de la semaine, des années sabbatiques et du jubilé ;

  • elle traduit, à l’échelle de la tenue, la dynamique Talmudique du monde marche vers un grand Shabbat eschatologique ;

  • elle s’accorde avec la lecture kabbalistique de l’Arbre des Séfirot et la densité mystique accordée par le Zohar aux moments de la journée, en particulier au midi et au minuit.

La Loge devient ainsi un microcosme où le temps est requalifié : l’heure civile n’est rappelée qu’à la sortie, comme un retour au flux profane ; à l’intérieur, le Maçon apprend à habiter un temps sacré, rythmé par les quarts et orienté vers une offrande de soi. Le texte rectifié le dit sans détour : entre la clôture et l’ouverture, tout travail maçonnique est suspendu, mais le désir du Maçon doit rester tendu vers le moment où il pourra "sans relâche employer les heures, les jours, les mois et les années, à perfectionner son travail".

Dans cette perspective, le temps n’est plus seulement ce qui "fuit et s’efface à nos yeux", mais ce qui, "en présence du Grand Architecte de l’Univers", demeure à jamais marqué par nos actes. La partition du temps au RER, éclairée par la Bible, le Talmud, la Kabbale et le Zohar, apprend au Maçon à faire de chaque quart d’heure, de chaque jour, de chaque cycle, un matériau offert à la Justice, à la Charité et à la quête de la Lumière.

Cookies techniques

Les cookies techniques sont essentiels au bon fonctionnement du site et ne collectent pas de données personnelles. Ils ne peuvent pas être désactivés car ils assurent des services de base (notamment liés à la sécurité), permettent de mémoriser vos préférences (comme par exemple la langue) et d’optimiser votre expérience de navigation du site.

Google Analytics

Google Analytics est un service utilisé sur notre site Web qui permet de suivre, de signaler le trafic et de mesurer la manière dont les utilisateurs interagissent avec le contenu de notre site Web afin de l’améliorer et de fournir de meilleurs services.

Facebook

Notre site Web vous permet d’aimer ou de partager son contenu sur le réseau social Facebook. En l'utilisant, vous acceptez les règles de confidentialité de Facebook: https://www.facebook.com/policy/cookies/

X / Twitter

Les tweets intégrés et les services de partage de Twitter sont utilisés sur notre site Web. En activant et utilisant ceux-ci, vous acceptez la politique de confidentialité de Twitter: https://help.twitter.com/fr/rules-and-policies/twitter-cookies