Tapis de Loge du grade d'Apprenti au RER
1. Le porche occidental : triangle des grades et montée 3–5–7

Le rituel précise que le tapis « forme un carré long », sa largeur étant à sa longueur « comme 2 est à 3 », et qu’il est divisé en une partie inférieure, le porche, et en un carré supérieur figurant le temple intérieur. La zone occidentale représente donc l’espace encore extérieur, mais déjà sacralisé, où se déploie la dynamique des trois grades.
Dans l’angle nord‑ouest, la pierre brute est « peinte ou tracée » comme symbole vrai de l’Apprenti, matière encore informe qu’il doit dégrossir. Elle évoque la pierre rejetée du Psaume 118, ou encore la materia prima des kabbalistes que l’homme doit rectifier pour la rendre apte à recevoir la lumière. De l’autre côté, à l’angle sud‑ouest, la pierre cubique représente la progression du Compagnon : forme parfaite, maîtrisée, qui rappelle le cube de la Jérusalem céleste ou, dans une perspective séphirotique, la stabilité de Malkhout comme « royaume » ordonné.
Entre les deux, mais « sur une ligne plus élevée », la planche à tracer s’inscrit dans l’axe de la porte du temple. Elle figure le Maître capable de concevoir, d’ordonner, de donner mesure et proportion : c’est la sagesse opérative qui articule l’intention (Hokhmah) et l’intelligence structurante (Binah) dans la tradition kabbalistique. L’ensemble forme un triangle : Apprenti (matière), Compagnon (forme), Maître (projet), qui résume la montée initiatique.
Cette ascension est redoublée par l’escalier de sept degrés, en « portion de cercle », dont les paliers sont marqués 3, 5 et 7. Ces nombres renvoient aux « âges » que les maçons ont selon leur grade, mais aussi à des structures bibliques et kabbalistiques : trois patriarches ou trois séphirot supérieures, cinq livres de la Torah, sept jours de la Création ou sept séphirot inférieures. Monter les marches, c’est passer d’une conscience encore confuse à une intégration progressive de la Loi et de l’Ordre divins.
Au sommet de l’escalier commence le pavé mosaïque « figuré en losanges » et formant « un parvis circulaire » qui se termine à la porte occidentale du carré supérieur. Ce demi‑cercle est une halte après l’effort : lieu de discernement entre noir et blanc, bien et mal, où se joue la lutte intérieure entre le penchant bon et le penchant mauvais décrits par la tradition rabbinique. Certains auteurs y voient aussi le seuil d’un souterrain symbolique, c’est‑à‑dire du travail caché que chacun doit mener dans ses profondeurs avant d’oser frapper à la porte du temple.
2. Porte fermée, colonnes et salaire : le carré oriental
La partie supérieure du tapis « forme un carré qui représente le temple intérieur » ; à son Occident se dresse une porte fermée, encadrée de deux colonnes sur base et chapiteaux, l’une au nord, l’autre au midi. Nous sommes ici devant un équivalent dessiné du grand porche du Temple de Salomon : les colonnes Jakin et Boaz, décrites en 1 Rois 7, que la tradition maçonnique a largement investies.
Au tapis d’Apprenti, seule la colonne du nord porte la lettre J ; celle du midi demeure muette, sa lettre étant « réservée aux Compagnons ». Cette asymétrie rappelle que l’Apprenti n’a accès qu’à une part du mystère : il se tient encore sous la garde de la colonne qui porte le nom « d’Il affermira » (Jakin), promesse de stabilité, tandis que la colonne de la « force » (Boaz) reste voilée. Les chapiteaux sont surmontés de grenades, fruits d’abondance dont la tradition rabbinique fait parfois le symbole des 613 mitsvot, reliant ainsi la porte du temple à la plénitude de la Loi.
C’est à ces colonnes que les ouvriers venaient recevoir leur salaire. Dans la lecture maçonnique, ce salaire n’est pas un gage matériel, mais l’enrichissement intellectuel, moral et, au mieux, spirituel reçu à chaque tenue. Passer par les colonnes, c’est quitter le monde profane pour entrer dans l’espace sacré, puis revenir vers le monde chargé de ce « salaire » de lumière. La porte fermée suggère que, pour l’Apprenti, le temple intérieur est encore inaccessible : il travaille sur le parvis et reçoit son salaire sur le seuil, sans pénétrer au‑delà.
3. Les bijoux de loge et les astres : architecture de l’âme
Au centre du carré oriental brille l’étoile flamboyante à cinq pointes, portant la lettre G. Cette étoile, bien que visible sur le tapis, n’est pas encore « vue » par l’Apprenti selon le catéchisme ; elle figure une lumière promise, plus que possédée. La lettre G autorise au RER une pluralité de lectures : Gnose, Géométrie, mais aussi Dieu (God) ou Grandeur, renvoyant à la fois au Logos créateur et à l’ordre rationnel du monde.
Autour d’elle se dispose le triangle des trois bijoux maçonniques : « l’équerre, au‑dessus, à l’orient ; le niveau, au‑dessous du côté du midi ; le perpendiculaire, vis‑à‑vis du côté du nord ». Le perpendiculaire, emblème du Second Surveillant, rappelle la rectitude verticale, la descente de la justice et la rigueur nécessaire à tout travail bien fondé, que l’on peut rapprocher de Guevourah dans la Kabbale. Le niveau, bijou du Premier Surveillant, figure l’égalité, l’horizontalité fraternelle, et renvoie à la miséricorde et à la bienveillance (Hessed). L’équerre du Vénérable Maître synthétise ces deux axes : elle juge, rectifie et met d’équerre l’ouvrage, comme le centre harmonisant de Tiphereth.
Aux angles orientaux, le Soleil et la Lune complètent ce dispositif. Le rituel précise : « le Soleil » au midi et « l’image de la Lune dans son plein » au nord. Les deux grands luminaires de Genèse 1,14–18 régissent le temps et les fêtes : pour le maçon, ils signifient le rythme du travail et du repos, mais aussi la polarité des forces actives et réfléchies, parfois lue comme masculin/féminin. Du point de vue kabbalistique, on peut y voir les faces complémentaires de Zéïr Anpin et de la Shekhinah, ou encore la dialectique entre séphirot de droite et de gauche.
Ainsi, le carré oriental présente une véritable architecture de l’âme : en son centre, la lumière promise ; autour, les instruments par lesquels elle s’ordonne dans la vie concrète ; au-dessus et au‑dessous, les cycles cosmiques qui rythment ce travail intérieur.
4. Cordon à houppes dentelées et bordure à compartiments
La littérature symbolique insiste sur sa double signification : frontière de l’espace sacré, mais aussi image de la fraternité maçonnique – l’union de tous les frères répandus à la surface de la Terre. Les lacs d’amour rejoignent, par analogie, les fils des tsitsit qui pendent aux coins du tallit, rappel de l’Alliance et des commandements (Nb 15,37‑41), transposant dans le temple maçonnique une mémoire de la Loi entourant le lieu de culte.
Autour de l’ensemble du tapis court enfin « une large bordure à compartiments », souvent représentée comme un damier de triangles noirs et blancs. Plusieurs auteurs y voient une seconde mosaïque, mais cette fois à la périphérie : elle représenterait la séparation entre sacré et profane, ou encore l’ensemble des frères assemblés, chacun partagé entre bien et mal. Le noir tourné vers l’extérieur, le blanc vers l’intérieur, illustrerait la dynamique de rectification : du monde obscur vers la lumière du temple.
On peut dès lors proposer une analogie prudente avec le voile du Saint des Saints : là où le voile séparait radicalement le Très‑Saint du reste du Temple, la houppe dentelée encadre l’enceinte sacrée sans la fermer complètement, comme un voile déjà entrouvert à la fraternité.
5. Une topographie de la rectification
En parcourant le tapis d’Occident vers l’Orient, le maçon suit un itinéraire précis : il part de la pierre brute, figure de l’Apprenti encore inachevé, passe par la pierre cubique du Compagnon et par la planche à tracer du Maître, puis gravit l’escalier des 3‑5‑7 jusqu’au pavé mosaïque circulaire où se joue le discernement entre lumière et ténèbres. Il se tient alors devant la porte close encadrée des colonnes surmontées de grenades, lieu symbolique du salaire reçu et seuil du temple intérieur, avant de lever les yeux vers les bijoux de loge, les astres et l’étoile flamboyante qui, au grade d’Apprenti, demeure encore voilée dans sa pleine signification.
Le tapis apparaît ainsi comme une véritable cartographie du Temple de Salomon, mais aussi de l’homme intérieur : porche des commencements, parvis des combats, carré parfait du cœur sanctifié. La progression figurée – de la matière brute au centre lumineux – rejoint la dynamique biblique et kabbalistique d’une création appelée à être restaurée : le travail maçonnique devient œuvre de rectification de soi, où chaque symbole est une étape pour passer du chaos à l’ordre, de la dispersion à l’unité.
