Swedenborg et la franc-maçonnerie : convergences spirituelles

Introduction

Emanuel Swedenborg (1688-1772), savant suédois devenu visionnaire, occupe une place ambiguë dans l’histoire de la franc-maçonnerie. S’il n’est pas formellement attesté comme maçon affilié à une loge régulière, ses séjours à Londres et à Paris au début du XVIIIᵉ siècle le placent au cœur des milieux jacobites et illuministes où la maçonnerie spéculative connaît son essor. Plus encore, sa doctrine des correspondances – reliant le monde sensible à des réalités spirituelles – irrigue des systèmes maçonniques spécifiques, comme le Rite suédois et ce qu’on appelle le « Rite de Swedenborg ».

Cet article explore les convergences profondes entre la théosophie swedenborgienne et certains rites maçonniques chrétiens, en particulier le Rite Écossais Rectifié (RER). Sans postuler une influence directe – historiquement indémontrable sur le RER –, nous mettrons en lumière un air de famille remarquable : un christianisme mystique, une régénération intérieure par degrés, et la construction d’un Temple spirituel au cœur de l’homme. Le Rite de Swedenborg et le Rite suédois serviront de ponts pour éclairer ces proximités avec le projet willermozien.

Nous examinerons d’abord Swedenborg dans son rapport aux réseaux maçonniques du XVIIIᵉ siècle, avant de présenter le Rite qui porte son nom et son empreinte dans le Rite suédois. Enfin, un tableau comparatif des motifs communs avec le RER permettra d’évaluer la portée de ces convergences spirituelles.

I. Swedenborg et les réseaux maçonniques du XVIIIᵉ siècle

Les sources historiques sur l’appartenance maçonnique de Swedenborg restent fragmentaires et discutées. Certains auteurs avancent qu’il aurait assisté à des réunions maçonniques à Londres ou à Paris, notamment dans des milieux jacobites, sans que l’on puisse documenter de façon certaine son initiation dans une loge régulière. Ce flou biographique n’empêche pas de constater que ses écrits circulent très tôt dans des réseaux où se côtoient francs‑maçons, piétistes, rosicruciens et illuministes.

Au tournant des années 1760‑1770, ses grands traités théologiques – en particulier sur le ciel, l’enfer et les correspondances – nourrissent un imaginaire spirituel qui dépasse largement les frontières confessionnelles. Dans des cercles maçonniques « éclairés », on voit émerger l’idée que la loge n’est pas seulement une école de moralité, mais une sorte d’antichambre du monde spirituel, idée qui résonne fortement avec la description swedenborgienne du ciel comme société ordonnée d’anges vivant selon l’amour et la sagesse. Des auteurs du XIXᵉ siècle mentionnent même les « principes de Swedenborg » parmi les références de certains courants maçonniques illuminés, aux côtés d’un rabbin kabbaliste et d’autres figures ésotériques.

Plutôt que de faire de Swedenborg un « maçon célèbre » au sens strict, il est donc plus rigoureux de le considérer comme une autorité théosophique majeure dans la galaxie des fraternités initiatiques du XVIIIᵉ siècle, dont plusieurs systèmes maçonniques chercheront à traduire rituellement la vision.

II. Le Rite de Swedenborg : une maçonnerie à sa mesure

Le « Swedenborg Rite » ou « Rite de Swedenborg » se présente comme un ordre fraternel inspiré de la maçonnerie et explicitement fondé sur l’enseignement du théosophe suédois. Issu d’expériences du XVIIIᵉ siècle à Avignon puis repris et réorganisé au XIXᵉ siècle par des maçons comme Beswick et Yarker, il articule un système de six degrés : Apprentice, Fellow Craft, Master Neophyte, Illuminated Theosophite, Blue Brother, Red Brother. Ce schéma reprend les trois premiers degrés « bleus » de l’Art royal, mais les prolonge en un itinéraire théosophique qui met directement en scène la montée de l’âme de l’homme naturel vers l’homme spirituel.

Dans ce Rite, l’allégorie maçonnique du Temple connaît une inflexion décisive. Là où la maçonnerie symbolique classique insiste surtout sur des vertus morales (droiture, tempérance, justice, etc.), le Rite de Swedenborg fait du Temple le nom même de l’édifice intérieur à construire dans le cœur de l’initié. Il s’agit d’édifier en soi la Nouvelle Jérusalem décrite par Swedenborg : un état de conscience purifié, ordonné selon l’amour envers Dieu et le prochain, qui ouvre la perception effective du monde spirituel. Les degrés sont explicitement décrits comme une quête de réintégration dans l’Éden perdu, impliquant une purification progressive et une harmonisation de l’âme avec les lois du monde invisible.

La doctrine des correspondances est ici appliquée directement à l’architecture rituelle. Les outils, les déplacements, les lumières, la disposition de la loge cessent d’être de simples rappels moraux pour devenir des signes efficaces d’un autre ordre de réalité. Le but est d’« ouvrir les yeux spirituels » du candidat pour qu’il perçoive, au‑delà du voile sensible, les influences angéliques et les états de l’âme qu’ils figurent. La loge se change alors en véritable antichambre du ciel, conformément à la manière dont Swedenborg décrit l’entre‑deux du monde des esprits.

III. Le Rite suédois : un système chrétien apparenté

Le Rite suédois, en usage dans les pays scandinaves et en Allemagne, constitue l’un des systèmes maçonniques les plus cohérents et les plus explicitement chrétiens de l’Ordre. Il se déploie en un ensemble intégré de dix ou onze degrés selon les juridictions, structurés en trois grandes divisions : Loges de Saint‑Jean (I‑III), Loges de Saint‑André (IV‑VI) et Chapitres (VII‑X), auxquelles s’ajoutent parfois un onzième degré et un ordre chevaleresque royal. La progression y est lente, contrôlée, et demande souvent plus d’une décennie avant d’atteindre les degrés supérieurs, ce qui souligne l’importance d’un travail de maturation intérieure.

Ce Rite se distingue par un christianisme explicite : la foi chrétienne y est une condition d’admission, et la figure du Christ, bien qu’adaptée à la discrétion maçonnique, occupe une place structurante dans les degrés, notamment à travers les thèmes de la Croix, de la Résurrection, de la Jérusalem céleste et de la chevalerie templière. Historiquement, des auteurs indiquent que le réformateur du Rite, Carl Friedrich Eckleff, était sensible aux courants mystiques et rosicruciens de son temps, et connaissait les œuvres de Swedenborg, sans pour autant fonder le Rite sur sa théologie de manière exclusive. L’influence de Swedenborg y est donc indirecte, mêlée à d’autres sources comme le strict‑templarisme et la piété luthérienne.

Dans les degrés supérieurs, l’initié est amené à vivre sa qualité de Chevalier chrétien dans une perspective de fidélité à la couronne et de service du prochain, tandis que le symbolisme du Temple et de la lumière se charge de significations de plus en plus contemplatives. On retrouve ici un accent sur la transformation de l’homme intérieur, l’idée d’un Temple spirituel à édifier, et une articulation étroite entre engagement chevaleresque et régénération, qui mettent le Rite suédois en forte affinité de climat avec la vision swedenborgienne.

IV. Convergences avec le Rite Écossais Rectifié

Le Rite Écossais Rectifié (RER), élaboré à la fin du XVIIIᵉ siècle par Willermoz dans le contexte lyonnais, appartient à une autre aire culturelle que le Rite suédois et le Rite de Swedenborg. Pourtant, plusieurs motifs majeurs rapprochent ces systèmes : tous trois assument un christianisme initiatique, conçoivent le parcours maçonnique comme une régénération de l’homme intérieur et articulent étroitement symbolisme du Temple et chevalerie spirituelle. Ces convergences s’expliquent moins par une filiation directe que par l’appartenance commune à un vaste climat piétiste et illuministe européen, marqué par le désir de réorienter la maçonnerie vers une finalité explicitement spirituelle.

Dans le RER, les trois premiers degrés d’Apprenti, Compagnon et Maître relisent la tradition maçonnique à la lumière d’une anthropologie chrétienne de la chute et de la réintégration, héritée notamment de la doctrine de la Réintégration de Martinès de Pasqually. L’élévation à la chevalerie de Saint‑André puis à la profession engage l’initié sur la voie d’une chevalerie intérieure, au service du Christ‑Roi et de l’Église invisible, au moyen d’un combat constant contre ses passions, de la prière et de l’exemple moral. Dans le Rite suédois comme dans celui de Swedenborg, on retrouve ce triptyque : chute, régénération progressive par degrés, et stabilisation dans un état de chevalier chrétien, où l’édification du Temple intérieur devient la finalité de la vie maçonnique.


Tableau des convergences principales

Motif centralRite de SwedenborgRite suédoisRER
Christianisme expliciteOrdre chrétien, références directes à la Nouvelle
Jérusalem.
Foi chrétienne requise, christologie explicite.Christocentrisme discret mais structurant dans les
grades supérieurs.
Structure par degrés6 degrés, des loges bleues à l’Illuminated Theosophite.10–11 degrés en séries Saint‑Jean, Saint‑André,
Chapitre.
4 degrés symboliques + classes de chevalerie (Écuyer
Novice, Chevalier Bienfaisant).
Temple intérieurTemple = Nouvelle Jérusalem intérieure ; loge comme
antichambre du ciel.
Construction du Temple spirituel à travers la
progression des degrés.
Temple de Salomon relu comme figure du cœur
régénéré et de l’Église intérieure.
Régénération de l’hommePassage de l’« homme naturel » à l’« homme spirituel ».Maturation lente de l’initié vers la plénitude chrétienne.Rectification et réintégration de l’homme déchu par
l’Initiation et la grâce.
Chevalerie spirituelleChevalerie intérieure, combat contre les états infernaux
de l’âme.
Degrés chevaleresques liés à la fidélité au Christ et au
devoir social.
Chevalier du Christ au service des « pauvres et affligés
», combat contre l’iniquité.
Doctrine sous‑jacenteThéosophie de Swedenborg, correspondances, mondes
spirituels.
Piétisme luthérien, strict‑templarisme, mystique nordique
(Swedenborg inclus).
Martinésisme, tradition chrétienne, relecture mystique
des récits bibliques.

Ces convergences révèlent une même volonté de re‑christianiser l’Ordre en profondeur : il ne s’agit plus seulement de moraliser le citoyen, mais de conduire l’homme à une transformation intérieure réelle, orientée vers une expérience spirituelle du Christ et de la cité céleste. Chez Swedenborg, cette cité prend le nom de Nouvelle Jérusalem, forme visible de l’Église intérieure ; dans le Rite suédois, elle se décline en un cheminement vers la lumière chrétienne ; dans le RER, elle se laisse entrevoir à travers la restauration du Temple et la chevalerie du Christ : trois vocabulaires pour une même aspiration.

V. Conclusion : un « cousinage » spirituel plus qu’une filiation

Au terme de ce parcours, Swedenborg apparaît moins comme un ancêtre direct du Rite Écossais Rectifié que comme un « cousin » spirituel évoluant dans la même constellation mystique du XVIIIᵉ siècle. Ses visions du ciel comme société ordonnée, son insistance sur la régénération de l’homme intérieur et sa doctrine des correspondances ont nourri des expériences maçonniques spécifiques, en particulier le Rite de Swedenborg et, plus largement, la sensibilité chrétienne du Rite suédois. Le RER, de son côté, puise principalement à d’autres sources – martinésisme, piétisme, tradition catholique – mais il partage avec ces systèmes l’idée que la loge doit devenir un véritable laboratoire de transformation spirituelle.

Plutôt que de forcer une ligne d’influence introuvable dans les archives, il est plus fécond de reconnaître un air de famille : même souci d’un christianisme vécu comme voie intérieure, même recours au symbolisme du Temple et de la chevalerie pour exprimer la lutte contre les ténèbres, même conviction que la vie fraternelle concrète peut devenir le réceptacle d’une cité céleste déjà à l’œuvre dans le monde. En ce sens, l’étude de Swedenborg et des rites qui s’en inspirent éclaire par contraste le projet willermozien : celui de faire de la maçonnerie rectifiée une école de réintégration, où l’homme régénéré s’avance, à pas couverts, vers la lumière du Christ et la demeure de la Nouvelle Jérusalem.

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