Le Silence

Le Silence Initiatique : De la Gravure d'Hermès à la Tradition Hébraïque, Kabbalistique et Maçonnique

Le silence n'est pas un simple vide sonore. Il est une porte ouverte vers l'intérieur de l'âme, un espace sacré où la lumière divine peut se manifester sans les bruits parasites de la parole profane. Cette idée profonde trouve une illustration magistrale dans la gravure Hermès réalisée en 1555 par Giulio Bonasone pour les Symbolicae Quaestiones d'Achille Bocchi. Sur cette estampe renaissante, le dieu messager Hermès, ailé et nu, pose l'index sur ses lèvres en geste harpocratique – symbole antique du silence mystique. À sa main gauche brille une menorah à sept branches, chandelier juif aux flammes ardentes, tandis que deux devises encadrent la scène : au-dessus, un cercle solaire proclame Monas manet in se (« L'Unité reste en soi »), et au socle, un proverbe grec de Simonide avertit : « ΛAΛHΣAΣ MEN POΛΛAKHΣ METENOHΣE ΣIΩPHΣAΣ ΔE OYΔEPOTE » (« Parler souvent t'a fait regretter ; se taire, jamais »).

Cette image énigmatique n'est pas un hasard artistique. Elle synthétise un idéal initiatique : le silence comme condition de la révélation intérieure, où la menorah – arbre de lumière cosmique – illumine l'« ADN mystique » de l'homme, évoquant les séphirot kabbalistiques. De la Renaissance humaniste à la franc-maçonnerie moderne, en passant par les Écritures hébraïques et la kabbale, le silence apparaît comme un fil conducteur universel. Cet article explore ces dimensions, rendant accessibles à tous ces traditions ésotériques souvent voilées. Nous verrons comment le mutisme n'est pas une contrainte passive, mais une force active de transformation spirituelle .

Le Silence dans la Gravure de Bocchi et Bonasone : Une Énigme Renaissante

Achille Bocchi (1488-1562), humaniste bolonais et fondateur de l'Academia Bocchiana, publie en 1555 ses Symbolicae Quaestiones, un recueil d'emblèmes gravés par Giulio Bonasone (vers 1498-1574), maître de la gravure maniériste. L'emblème en question dépeint Hermès Trismégiste, fusion du dieu grec Hermès (Mercure romain) et du prophète égyptien Thot, en posture d'Harpocrate, divinité hellénisée du silence. Le dieu, casqué de pétase ailé, caducée en main, tient la menorah flamboyante – symbole inattendu dans un contexte païen, mais riche de sens syncrétique.

La devise supérieure, Monas manet in se, tirée des mystères néoplatoniciens et chaldéens (via Iamblichus), invite à la contemplation de l'Unité divine, stable en soi-même. Le geste du doigt sur les lèvres, hérité d'Harpocrate (Horus enfant protégeant les secrets), impose : Silentio Deum cole (« Adore Dieu dans le silence »). Le socle cite Simonide via Plutarque : la parole multiplie les regrets, le silence les évite. Pourquoi cette menorah ? Dans l'hermétisme renaissant (Ficino, Pico della Mirandola), elle représente les sept planètes et lumières séphirotiques, illuminant le chemin gnostique sans dispersion verbale. Bocchi, influencé par la kabbale chrétienne, en fait un hiéroglyphe : Hermès guide l'homme vers son essence divine par le mutisme contemplatif, préfigurant des traditions ultérieures .

Le Silence dans les Textes Hébraïques : Écoute Divine et Sagesse Intérieure

La Bible hébraïque regorge d'exemples où le silence précède ou accompagne la révélation. Après la mort tragique de ses fils Nadav et Avihou, consumés par un « feu étranger » (Lévitique 10:3), Aaron reste muet. Le Commentaire dit : « Aaron fut digne que la parole lui soit adressée, car il se tint en silence devant le Seigneur ». Ce mutisme n'est pas résignation, mais union sacrée des mondes : soumission qui élève l'âme au-delà du deuil profane.

De même, Hannah, stérile et désespérée, prie au sanctuaire de Silo « sans que ses lèvres remuent » (1 Samuel 1:13). Le prêtre Éli la soupçonne d'ivresse, mais son silence intérieur forge la naissance de Samuel, prophète oint. Élie, au mont Horeb, fuit les vents violents, tremblements et feu : « L'Éternel n'y était pas. Après le feu, le bruit d'une voix douce et légère » – kol demamah dakah, « voix d'un silence doux » (1 Rois 19:12). Ce murmure divin enseigne : la Présence (Shekhinah) se révèle dans le calme intérieur.

Le Talmud amplifie : « Celui qui parle beaucoup pèche beaucoup ; qui retient sa langue est sage » (Proverbes 10:19, commenté dans Avot 1:17 : « Silence = clôture de sagesse »). La récitation du Shema Israël (« Écoute, Israël... », Deutéronome 6:4) se fait traditionnellement à voix basse (be-lahash), audible seulement à soi-même. Seule la bénédiction secrète Baroukh Shem kevod malkhouto le'olam va'ed (« Béni soit le Nom de la gloire de Son règne pour toujours ») est murmurée pleinement, héritage patriarcal (Jacques l'ayant crié à voix haute). L'Amida, prière debout, est silencieuse : kavanah (intention du cœur) unit l'homme à Dieu sans intermédiaire verbal. Ces pratiques hébraïques font du silence un acte d'alliance intime, protégeant la sainteté de la révélation.

Le Silence Kabbalistique : Du Vide Créateur à l'Union Divine

La kabbale approfondit le silence comme fondement cosmique. Le Sefer Yetzirah (Livre de la Formation, IIe-VIe siècle) décrit la création par 32 sentiers mystiques : 10 séfirot (émanations divines) et 22 lettres hébraïques. Parmi celles-ci, les « 7 doubles » (Bet, Guimel, Dalet, Tet, Kaf, Peh, Resh) gouvernent les six directions spatiales plus le centre, évoquant les sept branches de la menorah – axe central (Tiferet/Da'at) unifiant les latérales (Hesed à Malkhut). Aryeh Kaplan commente : ce silence primordial permet l'équilibre cosmique, sans parole superflue.

Le Zohar (XIIIe siècle) enseigne : « Dieu parle en silence », audible par le cœur purifié. Le Rayah Mehemnah superpose la menorah aux séphirot inférieurs : six branches pour Zeir Anpin (le « Petit Visage », structure humaine divine), centrale pour la lumière descendant de Keter. Le Psaume 67, en forme de menorah (7 versets), prie pour cette harmonie. Isaac Luria (XVIe siècle) introduit le tsimtsoum : retrait divin créant un vide réceptif (makom panoui), réparable par tikkoun (réparation) via ta'anit dibbour (jeûne de parole). La prière Amida silencieuse harmonise kavanah avec les séphirot, hitlabchout (union muette) relevant les étincelles saintes des klippot (coquilles). Méditer les lettres hébraïques (yichudim) dans le silence active l'« arbre de vie », transformant l'homme en microcosme divin .

Le Silence Maçonnique : Discipline du Rite Écossais Rectifié

Dans la franc-maçonnerie, particulièrement le Rite Écossais Rectifié (RER, réformé par Jean-Baptiste Willermoz en 1778), le silence est prescrit dès l'ouverture des travaux : le Vénérable Maître ordonne « au nom de l'Ordre, le silence à TOUS les ouvriers ». Cette injonction commune évolue par grades, miroir des traditions antérieures.

L'Apprenti entre dans un cabinet de réflexion sombre, où le silence dépouille l'ego profane : contrainte initiale, comme Aaron muet, protégeant de la parole vaine (Justice). Le Compagnon l'intériorise en silence mesuré (Tempérance) : polir la pierre brute exige retenue, écho talmudique. Le Maître l'élève en silence espérant (Prudence) : son symbole, un vaisseau démâté sur mer calme, porte In silentio et spe fortitudo mea (« Ma force est dans le silence et l'espérance », Ésaïe 30:15). Ce repos actif attend la Parole perdue, unifiant écoute divine et vertu.

Lié à Martines de Pasqually (Traité de la Réintégration des Êtres, 1772), le RER voit les Maçons comme « enfants de la Veuve-mère » (Shekhinah exilée). Le silence prépare sa restauration : au 4e grade (Maître Écossais de Saint-André), la menorah orne le tapis de loge, à gauche du Saint des Saints, avec Table des Pains et Autel des Parfums. Elle illumine le tikkoun intérieur, kohanim spirituels réparant via vertu silencieuse (Birkat Kohanim implicite). Hiram, permutant Vav-Shin (Sefer Yetzirah), forge Jachin-Boaz dans ce mutisme créateur.

Synthèse : Liens Intertraditions et Appel Initiatique

Ces silences convergent : hébraïque (écoute alliée), kabbalistique (tsimtsoum réparateur), maçonnique (espérance réintégrante), renaissant (gnose gardée). La gravure de Bocchi cristallise cela : Hermès invite l'homme, arbre séphirotique en main, à évoluer dans le silence – kol demamah biblique, yichud kabbalistique, vertu RER.

DimensionSymbole PrincipalLeçon du Silence
Gravure BocchiGeste Harpocrate, menorahGardien de l'Unité (Monas), gnose intérieure
HébraïqueKol demamah, Shema basAlliance intime, sagesse contre regrets
KabbalistiqueTsimtsoum, AmidaTikkoun cosmique, union séphirotique
Maçonnique RERVaisseau calme, tapis menorah (4ème grade)

Force espérante, enfants de la Veuve

Que ce silence soit votre guide : méditez la gravure, récitez le Shema en lahash, polissez votre pierre maçonnique. 

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