« Sic transit gloria mundi » : lumière fugace et vraie Lumière dans la réception de l’Apprenti au R.E.R
- 1. Mise en scène rituelle : deux lumières au même instant
- 2. La lumière fugace : un emblème de la gloire qui passe
- 3. La vraie Lumière : un dévoilement progressif des Lumières d’Ordre
- 4. Un doute pédagogique : l’épreuve de la discrimination
- 5. Vérité, Justice et protection fraternelle
- Conclusion ouverte
1. Mise en scène rituelle : deux lumières au même instant
Au chapitre XV du rituel d’Apprenti du Rite Écossais Rectifié, la séquence centrale où l’Apprenti « reçoit la Lumière » est construite comme un montage très précis de lumières voilées, révélées et flamboyantes.
Dans un premier temps, les neuf Lumières d’Ordre sont conservées allumées mais entièrement cachées par des cylindres, de sorte qu’il ne subsiste dans la Loge qu’une « très faible lueur » perceptible au récipiendaire. L’Apprenti, placé à l’Occident, reçoit alors un « premier rayon de Lumière » : le bandeau est momentanément ôté, il voit les épées tournées contre lui, les transparents de la Justice et de la Clémence, puis il est replongé dans « l’obscurité totale ». Le rituel commente explicitement que « celui qui perd la Lumière commence à perdre la Vie et la Vérité s’éloigne de lui ».
Dans un second temps, le Vénérable fait dégager les cylindres qui couvraient les Lumières d’Orient, des Surveillants, du Secrétaire et du tapis; on rallume aussi les bougies d’illumination profane. C’est seulement lorsque tout est prêt que le Vénérable prononce : « Frère Apprenti, le crime plonge dans les ténèbres, la vertu seule rend l’homme à la Lumière ; vous sentez‑vous capable de soutenir son éclat ? ». À cet appel, il ordonne : « Que celui qui a été éprouvé par les ténèbres soit rendu à la Lumière ! », frappe le deuxième coup, le bandeau tombe, et le Second Surveillant embrase l’étoupe du roseau en proclamant « SIC TRANSIT GLORIA MUNDI ».
Ainsi, au même instant, le néophyte reçoit :
la pleine illumination de la Loge (Lumières d’Ordre désormais visibles) ;
l’éclair violent mais fugitif de l’étoupe embrasée ;
la parole qui annonce le retour à la Lumière et, simultanément, la vanité de la gloire du monde.
Tout est donc agencé pour que la confusion soit possible : quelle est la « vraie » lumière, celle qui brille durablement dans la Loge, ou celle qui éblouit un instant avant de s’éteindre ?
2. La lumière fugace : un emblème de la gloire qui passe
L’étoupe enflammée (ou la pipe à lycopode, selon les usages) produit un jaillissement spectaculaire : une flamme vive, presque explosive, qui disparaît aussitôt qu’allumée. Le rituel lui donne un double commentaire explicite.
D’une part, par la formule « Sic transit gloria mundi », héritée des admonestations adressées aux papes ou aux souverains, le Rite rappelle que toute gloire temporelle s’évanouit « plus vite que l’éclair », ne laissant au cœur que regrets et vide. D’autre part, l’instruction morale revient sur cette flamme « qui a brûlé devant vous et qui est passée comme un éclair » pour enseigner que « celui qui s’enorgueillit de ses talents et de ses découvertes peut en perdre bientôt tous les avantages, et que les honneurs et la gloire de ce monde s’échappent devant lui comme une ombre ».
Tout désigne donc cette lumière-là comme la figure de :
la fausse lumière de l’orgueil intellectuel ou social ;
la splendeur sensible qui flatte les yeux, mais n’a aucune consistance ontologique ;
l’illusion d’un bonheur fondé sur les apparences et les métaux auxquels l’Apprenti vient précisément de renoncer.
Le fait que cette flamme surgisse au moment où le bandeau tombe n’est pas un hasard : au lieu d’offrir au nouvel initié un simple réconfort, le Rite commence par le mettre en demeure de discerner ce qui ne doit pas être pris pour la Lumière qu’il cherche.
3. La vraie Lumière : un dévoilement progressif des Lumières d’Ordre
En contraste, la « vraie » Lumière n’est pas un phénomène nouveau ajouté à la Loge, mais ce qui était déjà là, voilé. Avant même la réception, le chapitre II précise que les neuf Lumières d’Ordre – trois au chandelier de l’Autel, trois autour du tapis, deux sur les tables des Surveillants et une sur celle du Secrétaire – ne doivent « jamais être éteintes » avant la clôture, mais seulement cachées aux yeux du candidat.
Le Vénérable rappelle d’ailleurs à l’Apprenti que « la Lumière est inaltérable. Elle n’a pas cessé un instant de briller de tout son éclat. Vous seul êtes dans l’obscurité. ». Autrement dit :
La Lumière symbolise d’abord la présence immuable du Grand Architecte de l’Univers, « Bonté, Justice et Vérité même », telle que la prière d’ouverture la reconnaît.
Elle se manifeste dans la Loge par un dispositif stable : le chandelier à trois branches figurant la triple puissance qui ordonne et gouverne le monde, les trois flambeaux majeurs autour du tapis, les lumières des Surveillants et du Secrétaire.
Elle est orientée vers un but : faire du temple maçonnique un « séjour de paix et d’union fraternelle (…) et le sanctuaire de la Vérité », selon la même prière.
Le retour de la Lumière, après la séquence de l’étoupe, n’est donc pas une explosion sensationnelle, mais la révélation de ce qui fonde l’Ordre depuis le début : les Lumières d’Ordre, le delta lumineux portant « Et tenebrae eam non comprehenderunt », l’Évangile de Jean sur l’Autel, les colonnes de Sagesse, Beauté, Force. La vraie Lumière est stable, structurée, hiérarchisée ; elle ne cherche pas à éblouir mais à guider et juger.
4. Un doute pédagogique : l’épreuve de la discrimination
Pour l’Apprenti, ces deux lumières surgissant ensemble peuvent, à première vue, engendrer un doute : ce qu’il voit d’abord, c’est l’éclair de l’étoupe, plus spectaculaire que la simple disparition des cylindres sur les bougies. Le Rite assume et instrumentalise ce risque : il veut que le nouvel initié éprouve intérieurement la tension entre ce qui brille et ce qui demeure.
Le Vénérable explicite aussitôt la clef herméneutique :
« Frère Apprenti, n’oubliez jamais l’emblème important que vous venez de nous retracer et songez que le moment doit arriver où toutes les illusions disparaissent plus vite que l’éclair ; aimez donc exclusivement la Vérité, la Justice, si vous voulez acquérir un bonheur solide et durable. C’est ce qui vous rendra vraiment libre ; c’est ce qui vous fera avancer dans la carrière que vous venez d’entreprendre. »
La juxtaposition n’est donc pas gratuite ; elle sert à faire passer l’Apprenti :
de la fascination pour la lumière qui frappe les sens à la recherche de la lumière qui éclaire l’intelligence et la conscience ;
de la confiance dans les apparences (gloire, science, rang, décorations) à l’attachement exclusif à la Vérité et à la Justice ;
d’une lumière subie (l’éclair qui aveugle) à une lumière choisie, pour laquelle il doit se déclarer prêt : « vous sentez-vous capable de soutenir son éclat ? ».
La confusion initiale devient ainsi une épreuve de discernement : l’Apprenti doit apprendre à reconnaître dans sa propre vie ce qui relève de l’étoupe – flamboyances, succès, honneurs – et ce qui relève des Lumières d’Ordre – fidélité, charité, rectitude, service de la Vérité.
5. Vérité, Justice et protection fraternelle
Enfin, le Rite lie explicitement la vraie Lumière à un double foyer : la Vérité et la Justice d’une part, la protection fraternelle d’autre part.
Sur le plan doctrinal, l’instruction du grade définit la Franc-maçonnerie comme « une école de sagesse et de vertu qui conduit au temple de la Vérité, sous le voile des symboles ». Elle affirme que celui « qui aime la Vérité doit la préférer à toutes les choses sensibles » et que la Lumière, bien utilisée, permet de découvrir la Vérité malgré les nuages qui la cachent au vulgaire. L’éclair de l’étoupe, lui, ne révèle rien, sinon la précarité de ce qui flatte l’orgueil.
Sur le plan communautaire, le Vénérable souligne que l’Apprenti a d’abord vu les épées des Frères tournées contre lui, puis « les mêmes armes tirées pour votre défense, afin de vous convaincre que jamais l’Ordre ne vous abandonnera si vous conservez inviolablement l’amour de la Vertu, de la Sagesse et de vos Frères ». La vraie Lumière se donne donc comme :
exigence (Justice qui juge, Vérité qui éclaire les illusions) ;
promesse (bonheur solide, liberté véritable) ;
abri (protection active de l’Ordre à l’égard de celui qui reste fidèle à cette Lumière).
La lumière fugace, elle, ne protège pas : elle laisse l’homme seul, nu avec ses regrets.
Conclusion ouverte
La cérémonie de réception au grade d’Apprenti au R.E.R. n’oppose pas simplement ténèbres et Lumière : elle place l’initié devant deux lumières, l’une qui éblouit et s’éteint, l’autre qui était déjà là et se laisse enfin voir. Le « sic transit gloria mundi » prononcé au moment de l’embrasement oblige l’Apprenti à douter de ce qui brille, pour apprendre à aimer une Lumière qui éclaire sans se donner en spectacle.
Ce doute n’est pas une faiblesse, mais le point de départ d’une ascèse du regard : discerner, dans sa propre existence, où se trouve l’étoupe, où se trouvent les Lumières d’Ordre, et consentir à être jugé, rectifié et protégé par la Vérité et la Justice qu’il a choisi de servir.