Saint André, apôtre du passage : pourquoi le quatrième grade rectifié porte son nom


Avant-Propos

Le quatrième grade du Régime Écossais Rectifié, celui de Maître Écossais de Saint André, occupe une place singulière : il clôt l’itinéraire symbolique et ouvre, éventuellement, l’accès à l’Ordre Intérieur. À ce titre, rien dans sa dénomination n’est anodin. Pourquoi associer précisément saint André à ce sommet de la Maçonnerie symbolique rectifiée ? L’examen attentif du rituel permet de le comprendre et de proposer quelques pistes d’interprétation plus larges.

Le rituel parle du “passage de l’Ancienne Loi à la Nouvelle”, formule qu’il faut entendre dans le sens classique de l’accomplissement : la Loi mosaïque, loin d’être abrogée, est considérée comme portée à sa plénitude dans la Loi de grâce.

I. Le grade de Maître Écossais : une charnière décisive

Le rituel rappelle d’emblée que le quatrième grade a été conçu comme un grade intermédiaire entre les trois grades bleus et l’Ordre Intérieur : complément des grades symboliques, préparation immédiate du Noviciat et de la Chevalerie. Il est explicitement présenté comme « point de liaison des deux classes » : la Maçonnerie symbolique d’une part, l’Ordre Intérieur de l’autre.

Historiquement, les Convents de Lyon (1778) puis de Wilhelmsbad (1782) avaient fixé les bases de ce grade, mais la rédaction définitive ne sera achevée et publiée qu’en 1809. Le manuscrit lyonnais 5922, dont est tiré le rituel moderne, témoigne de ce travail mûri dans la durée. Le texte insiste sur le rôle essentiel de l’instruction finale, qui récapitule toute la Maçonnerie symbolique et rappelle avec solennité le caractère chrétien du Régime. Le Maître Écossais de Saint André apparaît ainsi comme le sommet de l’initiation symbolique et la porte d’accès à un ordre explicitement chrétien.

II. L’architecture du grade : des ruines du Temple à la Nouvelle Jérusalem

La progression interne du grade est scandée par quatre tableaux successifs, disposés sur le parquet :

  • 1er tableau : le Temple de Jérusalem détruit, colonnes renversées, Mer d’airain brisée, chaînes de captivité.

  • 2e tableau : le Temple restauré par Zorobabel, avec Mer d’airain rétablie, Chandelier à sept branches, table des pains de proposition, autel des parfums relevé, lame d’or triangulaire portant le Tétragramme et les initiales des trois Mots précédents.

  • 3e tableau : le Maître Hiram, dégagé de ses linceuls, sortant du tombeau, entouré des vertus morales (Justice, Tempérance, Prudence, Force), avec Nom divin et couronne d’immortalité.

  • 4e tableau : la Nouvelle Jérusalem, enceinte carrée à douze portes, montagne de Sion dominée par l’Agneau triomphant portant l’étendard A.D. (Agnus Dei), triangle flamboyant au centre de la montagne avec le Nom divin en hébreu et le mot SION, et, au bas, saint André attaché à la croix en X.

À chaque étape, des discours et une instruction viennent expliciter les correspondances :

  • la destruction du Temple figure la déchéance morale et la punition de l’orgueil de la nation élue ;

  • la reconstruction par Zorobabel symbolise la pénitence, le retour, la réconciliation, le feu sacré retrouvé et l’holocauste miraculeux ;

  • la sortie du tombeau d’Hiram figure la résurrection de l’Ordre maçonnique, purifié de ses vices, et le triomphe des vertus ;

  • enfin, la Nouvelle Jérusalem marque l’achèvement : passage de l’Ancienne Loi à la Nouvelle Loi, accomplissement christique de tout ce qui était figuré par le Temple de Salomon.

C’est dans ce dernier tableau que saint André apparaît, et c’est là que se joue la clé du nom du grade.

III. Le quatrième tableau : Nouvelle Jérusalem et apparition de saint André

Le rituel décrit le quatrième tableau comme représentant la Nouvelle Jérusalem, selon l’Apocalypse de saint Jean : enceinte carrée à douze portes, montagne centrale portant l’Agneau couronné de sept sceaux, avec la croix et l’étendard A.D., triangle flamboyant inscrit du Nom divin, et le mot SION entre l’Agneau et le triangle. Au bas du tableau, à l’Occident, est figuré saint André, attaché sur sa croix en X.

L’instruction finale précise le sens de cet ensemble :

  • la scène figure, « pour les Maçons, le passage de l’Ancienne Loi (…) à la Nouvelle Loi apportée aux hommes par le Christ » ;

  • la croix de saint André « figure aussi le passage maçonnique de l’Ancien au Nouveau Testament, confirmé par l’Apôtre saint André qui, d’abord disciple de saint Jean Baptiste (…) abandonna son premier Maître pour suivre sans partage Jésus‑Christ, et scella ensuite de son sang son amour et sa foi pour son vrai Maître ».

Le rituel ajoute explicitement que c’est cette circonstance – la trajectoire spirituelle de l’Apôtre – « qui a fait adopter pour ce grade, dans l’intérieur de nos Loges, la dénomination de Maître Écossais de Saint André ». Autrement dit : l’iconographie du dernier tableau et l’acte décisif de la vie d’André sont la justification directe du nom du grade.

IV. Saint André, apôtre du « passage »

Dans l’Évangile selon saint Jean, André apparaît précisément comme l’un de ceux qui assurent la transition entre le ministère de Jean‑Baptiste et celui du Christ : il est d’abord disciple du Baptiste, entend le témoignage « Voici l’Agneau de Dieu », et suit alors Jésus, allant jusqu’à conduire son frère Simon à Lui. Le rituel résume ce mouvement : d’abord disciple de Jean, il quitte ce maître pour suivre définitivement le Christ, et scelle cette fidélité par le martyre.

Cette dynamique fait de saint André une figure du passage :

  • passage de l’attente messianique juive à la reconnaissance du Messie ;

  • passage de la prédication de la pénitence à l’accueil de la grâce ;

  • passage d’une lumière préparatoire (Jean comme « voix ») à la pleine Lumière du Verbe incarné.

Par analogie, le Maître Écossais est lui aussi placé à un seuil : il a parcouru les trois grades symboliques, médité les vertus morales, contemplé le drame d’Hiram et les grandes révolutions du Temple. Au quatrième grade, il est appelé à opter pour une intelligence pleinement chrétienne de ce qu’il a reçu : les symboles lui sont désormais explicitement rapportés à la Nouvelle Jérusalem et à l’Agnus Dei. Le choix d’André comme patron du grade insiste sur la dimension de décision intérieure : comme l’Apôtre, le Frère ne peut rester indéfiniment dans l’entre‑deux ; il doit choisir son Maître et s’y tenir.

V. Le 4e grade, christianisation explicite de la progression symbolique

L’instruction finale joue un rôle doctrinal décisif. Elle rappelle d’abord, en reprenant les trois premiers grades, que la Maçonnerie symbolique bien comprise parle en réalité de l’« homme moral et intellectuel » : origine, chute, misère actuelle, espérance de restauration. Le Temple de Salomon est présenté comme « type fondamental » des vrais principes maçonniques, et les révolutions du Temple comme type des révolutions de l’homme et de l’Ordre.

Puis l’instruction souligne que tout ce qui a été présenté jusqu’ici avait pour base l’Ancien Testament et le Temple de Jérusalem. Avec le quatrième tableau, « la scène change entièrement » : les symboles cessent, et l’Ordre montre « sans mystère, quoiqu’encore sous le voile léger d’une allégorie », le terme de ses travaux : la Nouvelle Jérusalem, la Nouvelle Sion, l’Agneau de Dieu triomphant. L’Ordre se place ainsi, sans équivoque, sous la Nouvelle Alliance.

Dans ce cadre, saint André remplit plusieurs fonctions :

  • il personnalise le passage de l’Ancienne à la Nouvelle Loi ;

  • il christianise le point culminant du système en reliant le Temple de Salomon à l’Église du Christ, non plus seulement par des types, mais par un apôtre et un martyre ;

  • il figure le Maître Écossais qui, au terme de l’initiation symbolique, est invité à une adhésion intérieure et consciente à la Révélation chrétienne.

C’est ce qui fait du quatrième grade non seulement un grade de « perfection » symbolique, mais une sorte de profession de foi maçonnique, dans laquelle l’Apôtre joue le rôle de modèle.

VI. Le caractère chrétien du Régime et la cohérence du choix d’André

L’instruction finale ne laisse aucun doute sur le positionnement confessionnel du Régime :

  • elle rappelle que tous les engagements maçonniques sont contractés sur l’Évangile, et spécialement sur le premier chapitre de celui de saint Jean, où est affirmée la divinité du Verbe ;

  • elle explique que l’Ordre ne peut admettre que des chrétiens ou des hommes disposés à le devenir de bonne foi ;

  • elle justifie que ceux qui ne professent pas la religion chrétienne ne peuvent être reçus dans les Loges écossaises rectifiées, au risque sinon de créer une contradiction insurmontable entre la nature des serments et la foi personnelle du récipiendaire.

On comprend alors pourquoi le quatrième grade, qui est précisément le lieu où « finissent les symboles », se voit placé sous le patronage d’un apôtre. Saint André est ici plus qu’un simple ornement :

  • il est un apôtre « johannique » – très lié à Jean l’Évangéliste et à Jean‑Baptiste – ce qui met en harmonie le Prologue de Jean (support des serments) et la figure emblématique du grade ;

  • il est le frère de Pierre, premier des Apôtres et figure de l’Église, ce qui suggère en arrière‑plan que le chemin maçonnique rectifié n’est pas étranger à l’ecclésialité, même si le rituel reste discret sur ce point ;

  • il est surtout celui qui « quitte » un maître pour en suivre un autre, dans un acte de liberté et de fidélité, image du Frère qui, au terme des grades symboliques, confirme ou rectifie ses engagements devant le Christ.

Ainsi, donner le nom de saint André au Maître Écossais, c’est assumer pleinement que la Maçonnerie rectifiée se comprend comme chrétienne dans son principe et dans sa finalité, sans cesser pour autant de se présenter comme une école de morale et de bienfaisance.

VII. Pistes symboliques complémentaires

Au‑delà des justifications textuelles explicites, plusieurs éléments permettent d’enrichir la méditation symbolique de ce choix.

  1. La croix en X
    La croix de saint André a la forme de la lettre grecque Chi, initiale du mot Christos. Visuellement, elle peut figurer le croisement de deux axes : Ancienne et Nouvelle Alliance, Orient et Occident, Loi et Grâce. Le Maître Écossais, placé au point de ce croisement, est appelé à consentir intérieurement à la synthèse qu’elle opère.

  2. Les vertus chrétiennes autour d’André
    L’instruction par demandes et réponses indique que saint André est représenté entouré « des signes emblématiques des trois vertus principales du chrétien ». Ces vertus ne sont pas seulement juxtaposées aux quatre vertus maçonniques (Justice, Tempérance, Prudence, Force) développées au troisième tableau : elles les dépassent et les accomplissent. On peut y voir l’image d’une morale maçonnique assumée et transfigurée par la charité chrétienne.

  3. La continuité Temple – Nouvelle Jérusalem
    De Salomon à Zorobabel, puis d’Hiram ressuscitant à la Nouvelle Jérusalem, le chemin du grade est continu. Saint André ne vient pas abolir le Temple, mais montrer son accomplissement dans la cité eschatologique de l’Apocalypse. Il rappelle que les figures vétérotestamentaires méditées dans les grades précédents ne prennent tout leur sens que dans la lumière du Christ.

VIII. Conclusion : de Hiram à saint André, du Temple à la Nouvelle Sion

Le Maître Écossais de Saint André rassemble et dépasse tout ce que la Maçonnerie symbolique du Régime Écossais Rectifié a déployé : travail sur la pierre brute, connaissance de soi, pratique des vertus, méditation des drames du Temple et de la mort d’Hiram. Au quatrième grade, le Frère est invité à comprendre que ce long parcours n’avait de cohérence que s’il le conduisait à la Nouvelle Jérusalem et à l’Agneau de Dieu.

Saint André apparaît alors comme le guide discret de ce passage : disciple qui accepte de quitter un premier maître pour suivre définitivement le Christ, il est l’icône du Maître Écossais qui, ayant parcouru les symboles, choisit d’en assumer la signification chrétienne. Que le grade porte son nom, c’est la manière qu’a le Régime rectifié de dire que, pour lui, l’initiation maçonnique n’est pas une fin en soi, mais une pédagogie ordonnée à la lumière de l’Évangile et à la fidélité au Christ.

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