Des origines du grade de Maître dans la Franc‑Maçonnerie
Autour de l’étude classique de Goblet d’Alviella (1907)

1. Un problème longtemps négligé

Dans l’historiographie maçonnique du XVIIIᵉ et du XIXᵉ siècle, les débats ont surtout porté sur l’origine de l’Ordre dans son ensemble, bien plus que sur celle de ses degrés. La division en trois grades, consacrée notamment dans les Constitutions de 1738, a souvent été acceptée comme structure originelle de la maçonnerie dite « bleue ».

Goblet d’Alviella conteste ce présupposé en revenant au texte même des Constitutions de 1723, où subsiste la trace d’une tradition différente : « Aux anciens temps, aucun Frère, si habile qu’il fût dans le métier, n’était appelé un Maître Maçon avant d’avoir été élu à la direction d’une Loge. » Il rejoint ainsi des historiens comme Findel, Gould ou Mackey, qui ont souligné le caractère tardif du troisième degré en tant que grade autonome.

L’ouvrage se propose donc d’exposer l’état de la question, de confronter les sources britanniques et continentales et de formuler des conclusions personnelles sur :

  1. l’introduction historique du troisième degré dans la Maçonnerie ;

  2. la formation de sa légende ;

  3. l’interprétation de son symbolisme.

2. La Maîtrise dans la Maçonnerie de métier

2.1 Corporations de bâtisseurs et Fraternités

L’enquête commence dans les corporations médiévales de l’art de bâtir, d’où dérive la franc‑maçonnerie. Dans l’organisation économique de l’époque, l’application des connaissances professionnelles (méthodes de travail, usage des matériaux, maniement des outils) est considérée comme un secret de métier, protégé par un serment qui engage à la fois à respecter les règlements et à garder le silence sur les affaires de la corporation.

Trois niveaux se distinguent alors :

  • Apprenti : engagé pour un temps déterminé (souvent sept ans), sous l’autorité d’un maître.

  • Compagnon : déclaré apte à exercer le métier à l’issue de l’apprentissage.

  • Maître : compagnon qui dirige un atelier ou emploie des ouvriers en son nom ; la maîtrise tend à devenir un privilège, soumis à des preuves d’habileté (chef‑d’œuvre) et à des conditions financières parfois lourdes.

Toutefois, cette tripartition ne correspond pas encore à trois « grades » initiatiques au sens strict : dans beaucoup de métiers, l’apprenti apte passe directement à la maîtrise, et la distinction compagnon/maître n’est ni universelle ni institutionnellement tranchée.

Parallèlement, on trouve des Fraternités (Brotherhood, Confrérie, Compagnonnage) qui représentent la face charitable et mutualiste de l’organisation professionnelle. Présidées en général par un maître, elles réunissent maîtres et compagnons sur un pied plus égalitaire et peuvent admettre des membres honoraires étrangers à la profession, comme l’atteste une charte bâloise de 1260.

2.2 Diversité européenne des organisations

Goblet d’Alviella examine ensuite différents contextes nationaux :

  • Allemagne : les loges de tailleurs de pierre (Steinmetzen) apparaissent au XIIIᵉ siècle à Cologne, Spire, Strasbourg, Ratisbonne, etc., avec apprentis, compagnons, maîtres, voyages obligatoires et communication de mots de passe. La maîtrise s’obtient après un chef‑d’œuvre, et seuls certains compagnons y accèdent.

  • France : les corps de métiers ne connaissent d’abord que deux stades (Apprenti et Compagnon ou Apprenti et Maître), mais les statuts des tailleurs de pierre de Montpellier (1544) attestent déjà trois grades, l’apprenti servant trois ans comme compagnon avant la maîtrise.

  • Pays‑Bas et Belgique : métiers de l’art de bâtir (maçons, tailleurs de pierre, sculpteurs, couvreurs, plafonneurs) regroupés sous le patronage des Quatre Couronnés ; la maîtrise se confère après un chef‑d’œuvre et un serment qui rappelle autant les devoirs envers la corporation que ceux envers l’autorité civile et l’Église.

  • Écosse et Angleterre : loges anciennes (Edimbourg, Kilwinning, York, Alnwick, etc.) où « maître » et « compagnon » restent longtemps quasi synonymes, le véritable acte fondateur étant le serment de l’apprenti et la communication du « mot de maçon ».

Ce panorama amène l’auteur à une conclusion nette : ni les documents de métier, ni les procès‑verbaux des loges anciennes ne témoignent d’une troisième initiation proprement dite, distincte de la réception de l’apprenti. La Maîtrise y désigne une position professionnelle, pas encore un degré symbolique séparé.

3. La période de transition : des « maçons acceptés » à la Maçonnerie spéculative

3.1 L’entrée des membres non professionnels

À partir de la fin du XVIIᵉ siècle, un élément nouveau apparaît dans les loges d’Écosse et d’Angleterre : l’admission de « gentlemen », propriétaires, clercs, officiers, savants, sans lien direct avec l’art de bâtir. Ces « maçons acceptés », dits aussi spéculatifs ou théoriques, côtoient désormais les maçons de métier (pratiques, domatiques).

On ne peut pas leur imposer les longues années d’apprentissage traditionnel. Ils sont donc reçus directement comme « Fellows » (compagnons), tandis que les termes d’apprenti et de maître conservent surtout leur acception professionnelle. Le témoignage d’Elias Ashmole, initié en 1646 à Warrington puis présent en 1682 à Mason’s Hall (Londres), montre que des maîtres du métier peuvent ensuite être formellement reçus comme « Fellows » dans une loge d’acceptés.

3.2 L’Acception de la Compagnie des Maçons de Londres

Les travaux de Conder, largement exploités par Goblet d’Alviella, mettent en lumière la situation particulière de la Compagnie des Maçons de Londres. Dès le XVIIᵉ siècle, cette compagnie professionnelle abrite à côté d’elle une loge appelée « Acception », composée de maçons acceptés, professionnels et spéculatifs, avec ses propres admissions et banquets, tandis que les finances des deux entités restent imbriquées.

Élargie à l’ensemble de l’Angleterre et de l’Écosse, cette situation de « loges mixtes » (pratiques et spéculatives) explique que, pour les nouveaux membres théoriques, l’initiation se concentre en une réception unique, où sont transférés serment, légendes, mots et signes. Le noyau rituel reste donc unitaire, même si le vocabulaire (apprenti, compagnon, maître) commence à flotter.

4. La Grande Loge de Londres et la réorganisation des degrés

4.1 Le tournant des Constitutions de 1723

En 1717, quatre loges londoniennes, déjà fortement marquées par l’élément spéculatif, se fédèrent pour former la Grande Loge de Londres. Sous la grande maîtrise de George Payne puis de Jean Théophile Desaguliers, un travail de collation des anciennes Charges est entrepris, débouchant sur la publication des Constitutions d’Anderson en 1723.

Ce texte opère plusieurs déplacements majeurs :

  • Dogmatique : il remplace l’obligation d’adhérer à la « Sainte Église » par la recommandation d’une religion naturelle, commune à tous les hommes de bonne volonté, laissant à chacun ses opinions particulières.

  • Institutionnel : il organise la vie des loges sous l’autorité de la Grande Loge, fixe l’élection des dignitaires, et encadre les usages.

  • Rituel : il entérine, sans les détailler, des pratiques encore en cours de stabilisation, où la réception de l’apprenti et celle du compagnon constituent les deux niveaux effectifs.

Ainsi, en 1723, les fonctions importantes (maître de loge, surveillants) sont réservées aux compagnons, le compagnon étant encore considéré comme le degré ultime de la Maçonnerie symbolique.

4.2 L’apparition progressive du troisième degré

L’introduction du troisième degré ne procède pas d’un décret formel de la Grande Loge, mais d’initiatives locales progressivement généralisées. Goblet d’Alviella reconstitue ce processus à partir de plusieurs documents clés :

  • 1725 : dans les archives d’une loge liée à la Philomusicæ et Architecturæ Societas, on voit quatre frères reçus respectivement comme compagnon, comme maître, et comme « compagnon et maître », première mention explicite d’un troisième degré en formation.

  • 1730 : les différentes divulgations imprimées éclairent une situation contrastée. Certains pamphlets ne connaissent encore que deux degrés, tandis que Masonry Dissected, de Samuel Prichard, décrit un système complet en trois degrés (Apprentice, Fellowcraft, Master), qui semble déjà pratiqué dans quelques ateliers londoniens.

  • 1731–1733 : certaines loges de Londres fixent des droits d’initiation pour trois degrés distincts, tandis que d’autres se contentent de mentionner, au‑dessus de l’apprenti, un « degré supérieur de la franc‑maçonnerie » ; en 1733, apparaissent sur les listes officielles des « loges de maîtres maçons », loges spéciales composées de maîtres chargés de conférer le troisième degré aux compagnons.

Dans ce contexte, la Grande Loge finit par reconnaître et ordonner la hiérarchie à trois degrés, explicitement consacrée dans l’édition de 1738 des Constitutions. Mais la diffusion reste lente et inégale : des procès‑verbaux écossais attestent que certaines loges ne se rallièrent au troisième degré qu’au milieu du XVIIIᵉ siècle, voire plus tard.

5. La légende de Maître : sources et formation

La seconde grande partie de l’ouvrage de Goblet d’Alviella se concentre sur la légende rituelle du troisième degré et sur son interprétation symbolique. Il n’en propose pas un récit détaillé, mais en analyse les structures profondes et les sources probables.

5.1 Structures initiatiques universelles

L’auteur rapproche le drame du maître assassiné, recherché et relevé, de nombreuses initiations traditionnelles étudiées par l’ethnographie. Dans plusieurs sociétés, l’entrée dans l’âge adulte passe par un rite de mort et de renaissance symboliques : disparition du novice, mise au tombeau fictive, mutilations rituelles, suivies d’un retour sous un nouveau nom et un statut transformé.

Il souligne également les correspondances avec :

  • les mystères antiques (Éleusis, Dionysos, Osiris, Attis, Mithra…), centrés sur des dieux qui meurent et ressuscitent, en relation avec les cycles solaires, lunaires et végétatifs ;

  • le symbolisme chrétien du baptême comme mort au « vieil homme » et renaissance à une vie nouvelle ;

  • les rites monastiques, où le novice est étendu sous un drap mortuaire, l’office des morts est chanté sur lui, puis il se relève pour commencer sa nouvelle existence religieuse.

Cette convergence plaide pour l’inscription du troisième degré maçonnique dans un schéma initiatique très général : la mort de l’homme ancien et la naissance de l’homme nouveau, dramatisée par une mise en scène symbolique. La « magie sympathique » fournit ici la clé : en imitant rituellement la mort et la renaissance d’un être exemplaire, l’initié croit provoquer une transformation réelle en lui‑même.

5.2 Influences hermétiques et rosicruciennes

Sur le plan historique, l’auteur étudie les influences possibles des courants hermétiques et rosicruciens des XVIIᵉ–XVIIIᵉ siècles. Plusieurs éléments convergent :

  • La Maçonnerie spéculative recentre son imaginaire sur le Temple de Salomon et ses architectes, ce qui donne un relief croissant à la figure d’Hiram, présenté comme le plus accompli des maîtres bâtisseurs.

  • Des textes hermétiques comme Long Livers (1722), dédiés aux « Maîtres, Surveillants et Frères » de la Fraternité, évoquent des « frères d’un degré supérieur » se tenant « derrière le voile », indice d’un enseignement intérieur plus profond que l’éthique philanthropique affichée.

  • Plusieurs figures importantes des débuts spéculatifs (Sir Robert Moray, Elias Ashmole) combinent appartenance maçonnique et affinités rosicruciennes ou hermétiques, favorisant les transferts de thèmes et de symboles.

La tradition des Rose‑Croix, avec la tombe secrète et pleine de symboles de Christian Rosenkreuz, offre un parallèle structurant avec l’idée maçonnique d’une tombe cachée contenant un corps, un secret et une promesse de résurrection. Les accusations contemporaines affirmant que la Maçonnerie aurait « copié les cérémonies des Rose‑Croix » témoignent également d’une parenté ressentie, même si elles doivent être maniées avec prudence.

Goblet d’Alviella se garde d’identifier purement et simplement la légende de Maître à un emprunt rosicrucien ; il estime toutefois très probable que des maçons nourris d’hermétisme aient contribué à structurer le drame hiramique sur un fond symbolique déjà familier dans ces milieux.

6. Le symbolisme du grade de Maître

Dans la dernière section, l’auteur propose une lecture d’ensemble du troisième degré comme « initiation majeure » de la Maçonnerie symbolique. Il souligne plusieurs dimensions complémentaires.

6.1 Mort initiatique et renaissance

Le meurtre du maître représente la mort des préjugés, des passions et des attachements profanes ; la descente dans la tombe figure l’enfouissement des vanités de l’ancienne existence. Le relèvement, au contraire, signifie la naissance à une vie nouvelle, où le maçon devient vraiment responsable de la construction du temple – intérieur et collectif.

L’acacia planté sur la tombe apparaît comme signe de vitalité indestructible : il signifie qu’au‑delà de la destruction apparente, une sève spirituelle demeure, prête à jaillir à nouveau.

6.2 Fidélité à l’œuvre et à l’idéal

Les « mauvais compagnons » résument les forces de dissolution qui frappent périodiquement l’œuvre en construction : ignorance, intérêt immédiat, violence, fanatisme. La recherche obstinée du maître, le relèvement et la poursuite du travail expriment, à l’inverse, la fidélité à l’idéal et la permanence de la tradition malgré les crises.

Le maître maçon est ainsi invité à s’identifier non seulement à la victime du drame, mais surtout à la communauté qui le cherche, le relève et poursuit son œuvre.

6.3 Secret voilé et quête de la parole

Le « mot perdu » n’est pas annihilé par le crime ; il est retiré, voilé, et sa redécouverte devient l’objet d’une quête initiatique. Le secret maçonnique ne se réduit pas à une formule : il désigne une connaissance vivante, une capacité de comprendre et de mettre en œuvre un ordre plus profond du réel.

Le troisième degré institue ainsi la Maçonnerie comme recherche collective d’une parole enfouie, plutôt que comme simple gardienne d’un secret déjà constitué une fois pour toutes.

6.4 Dimension d’espérance

Enfin, Goblet d’Alviella lit dans le drame du maître un message d’espérance évolutive. En dépit des « mauvais compagnons » de l’histoire – tyrannies, guerres, fanatismes –, le principe que figure Hiram (fidélité, intelligence de l’œuvre, esprit de construction) ne peut pas mourir définitivement.

Le grade de Maître proclame, à ses yeux, la confiance dans une progression morale et spirituelle de l’humanité, qui peut connaître des reculs, mais non un anéantissement total de la lumière.

Conclusion : un grade charnière pour la Maçonnerie symbolique

Au terme de son étude, Goblet d’Alviella conclut que le troisième degré, loin d’être un élément accessoire, constitue un pivot de la Maçonnerie symbolique. Il assure la jonction entre l’héritage corporatif des bâtisseurs médiévaux et la tradition initiatique des mystères religieux, tout en intégrant les apports des courants hermétiques modernes.

Rejeter le grade de Maître reviendrait, selon lui, à renier une des sources essentielles de la Maçonnerie : celle qui fait de l’Ordre non seulement une confrérie morale, mais une école de mort et de renaissance intérieure, au service de la construction d’un temple plus vaste que tous les édifices de pierre.

Bibliographie indicative

  • Goblet d’Alviella, Des origines du grade de Maître dans la Franc‑Maçonnerie, mémoire couronné au concours du Grand Orient de Belgique, Bruxelles, 1907.

  • Findel, G., Histoire de la Franc‑Maçonnerie (éd. française), 1862.

  • Gould, R. F., A Concise History of Freemasonry, Londres, chap. sur l’introduction du troisième degré.

  • Mackey, A. G., The History of Freemasonry, vol. IV.

  • Actes et études de la Loge Quatuor Coronati, Ars Quatuor Coronatorum (articles de J. Lane, W. J. Hughan, G. W. Speth, R. F. Gould, etc.).

Ouvrage "Des origines du grade de Maître dans la Franc‑Maçonnerie" disponible ICI