L’épreuve des métaux au grade de compagnon RER : de la purification des éléments à la rectification des passions
- Introduction
- I. Situer l’épreuve des métaux
- II. Le dépouillement des métaux au grade d’apprenti
- III. L’épreuve des métaux au grade de compagnon
- IV. Éléments et métaux dans la Loge : les correspondances par région
- V. Le sens symbolique des trois métaux
- VI. L’absence de l’or et la question de la Lumière
- VII. Le changement de cheminement : des éléments aux métaux
- VIII. Miroir, pierre cubique et finalité de l’épreuve
Introduction
L’épreuve des métaux au grade de compagnon, dans le Rite Écossais Rectifié, prolonge le dépouillement du premier grade et met à nu les grandes attaches intérieures qui empêchent l’homme de recevoir la vraie Lumière : attachement à la richesse, à l’orgueil et à l’égoïsme.
I. Situer l’épreuve des métaux
La scène se déroule lors de la réception au grade de compagnon, dans une Loge décorée comme à l’apprenti, mais marquée par l’étoile flamboyante à cinq pointes, la devise de Tempérance et le miroir voilé à l’Occident. L’Ordre a déjà dépouillé le profane de ses métaux au premier grade ; il s’agit maintenant de lui faire rejeter, comme compagnon, les métaux qu’il porte en lui. L’objectif de ce travail est de comprendre comment cette épreuve s’inscrit en écho aux voyages d’apprenti, en articulant éléments, métaux et régions de la Loge.
II. Le dépouillement des métaux au grade d’apprenti
Dès la chambre de préparation, les métaux, bijoux et signes de statut sont retirés au candidat, qui se présente « ni nu ni vêtu » et sans aucun signe distinctif de fortune ou de rang. Le rituel précise que cette nudité symbolique doit lui apprendre à ne mettre sa confiance « dans aucune chose illusoire », et à reconnaître l’égalité de nature entre tous les hommes. Les voyages qui suivent se déroulent dans les ténèbres : feu au Midi, eau au Nord, terre à l’Occident, chacun accompagné d’une maxime qui montre à la fois le pouvoir destructeur des éléments sur l’être corrompu et leur incapacité à le régénérer. Le premier grade met ainsi en place une purification négative : l’homme découvre sa fragilité, la vanité de ses appuis naturels et la nécessité d’un autre principe de vie que la simple nature.
Dans cette perspective, le dépouillement des métaux au premier grade s’enracine aussi dans la tradition biblique de la construction du Temple. Le Livre des Rois rapporte que, lors de l’édification de la Maison de l’Éternel, « on se servit de pierres toutes taillées, et ni marteau, ni hache, ni aucun instrument de fer ne furent entendus dans la maison pendant qu’on la construisait » (1 Rois 6, 7). Les pierres étaient préparées en carrière, à distance, de sorte qu’aucun bruit d’outil métallique ne vienne troubler le sanctuaire. Dans le même esprit, les rituels maçonniques ont repris l’interdit des outils de fer dans l’enceinte du Temple : les métaux sont laissés à la porte, et le travail de taille se fait « en dehors » du lieu sacré. Le Rite Écossais Rectifié, en demandant au profane d’être dépouillé de ses métaux avant son entrée en Loge, transpose cette exigence : la Loge figure le Temple en construction, et ce Temple ne peut être élevé avec des instruments qui portent en eux la trace de la violence et du sang. Le travail sur la pierre brute – puis sur la pierre cubique – se fait donc à la fois « en dehors » (dans la carrière de la vie quotidienne) et sous le regard silencieux du Temple intérieur, où aucun « bruit d’outil » ne doit retentir.III. L’épreuve des métaux au grade de compagnon
Au compagnon, la Loge reprend la même architecture, mais avec des signes nouveaux : l’étoile flamboyante à cinq pointes, portant la lettre G en or, est suspendue à l’Orient et reste d’abord voilée ; un grand miroir voilé se tient à l’Occident, surmonté de la maxime « Si tu as un vrai désir, du courage et de l’intelligence, écarte ce voile et tu apprendras à te connaître » ; enfin, les trois métaux – argent, cuivre, fer – sont préparés sur une tablette de bois noir, chacun ayant une région assignée : argent au Nord, cuivre au Midi, fer à l’Occident.
Le candidat, désormais apprenti éclairé, n’est plus dans les ténèbres comme lors de sa première réception ; il va néanmoins entreprendre des « voyages très difficiles », au cours desquels il lui est expressément demandé une docilité sans réserve et une défiance de sa propre lumière. Conduit par le Second Surveillant, la pointe de l’épée sur le cœur, il accomplit trois voyages durant lesquels les métaux lui sont présentés :
au Nord, l’argent qu’il doit jeter à ses pieds ;
au Midi, le cuivre qu’il doit également rejeter ;
à l’Occident, le fer dont il doit se défaire de la même manière.
À chaque arrêt, le Frère Introducteur interroge : « Quel est ce métal ? », puis nomme sa signification morale, et le Vénérable donne ensuite une maxime qui explicite le danger symbolisé par ce métal. Au terme du troisième voyage, le Vénérable constate que l’Apprenti « a vaincu les obstacles des métaux après en avoir connu les dangers », et le dispense des deux voyages restants, qui lui avaient d’abord été annoncés, jugeant qu’il a suffisamment montré la défiance qu’il a de lui‑même.
IV. Éléments et métaux dans la Loge : les correspondances par région
Les positions des vases d’éléments au 1er grade et des métaux au 2e grade se répondent exactement :
le feu est au Midi, la cuvette d’eau au Nord, la terre à l’Occident ;
l’argent est présenté au Nord, le cuivre au Midi, le fer à l’Occident.
On peut ainsi établir le tableau suivant :
| Région | Apprenti – Élément (sens) | Compagnon – Métal (sens) |
|---|---|---|
| Midi | Feu : ardeur, énergie, zèle à purifier | Cuivre : orgueil, ambition, éclat trompeur |
| Nord | Eau : peur, honte, purification des affects | Argent : attachement sécuritaire, cœur desséché |
| Occident | Terre : germe, fructification ou corruption | Fer : force utile, mais rouille de l’égoïsme |
Au grade d’apprenti, le candidat subit ces régions comme des puissances naturelles qui l’éprouvent dans la nuit ; au grade de compagnon, il y revient dans la lumière relative du second grade, mais afin d’y reconnaître les passions concrètes qui l’habitent et qui correspondent à ces mêmes régions. | ||
V. Le sens symbolique des trois métaux
Chaque métal est porteur d’un enseignement très précis, renforcé par les paroles de l’Introducteur et les maximes du Vénérable.
Argent (Nord)
Au premier voyage, le candidat est arrêté au Nord, où on lui présente l’argent ; il doit répondre à la question « Quel est ce métal ? », puis l’Introducteur lui rappelle que « L’Argent a divisé les hommes et séparé les Frères » et l’invite à le jeter à ses pieds. La maxime du Vénérable en explicite la portée : « l’amour de l’Argent, lorsqu’il s’empare de l’Homme, dessèche son cœur et fait tarir en lui la source des plus nobles aspirations », et il interroge : « La satisfaction de nos besoins et de nos appétits matériels serait‑elle l’unique but de notre travail ici‑bas ? ». L’argent figure donc la dépendance affective et spirituelle à la richesse et à la sécurité matérielle, qui divise et dessèche le cœur, et qui, sous prétexte de prudence, détourne l’homme de son véritable but.
Cuivre (Midi)
Au deuxième voyage, le candidat est arrêté au Midi, devant le cuivre, « emblème de l’orgueil, de l’ambition dont les entraînements dégradent les plus grandes vertus » ; là encore, il doit jeter ce métal à ses pieds. Le Vénérable rappelle que « l’homme est naturellement bon, juste et compatissant », et pose la question : « pourquoi est‑il si souvent en contradiction avec lui‑même ? », invitant l’Apprenti à rechercher sérieusement la cause. Le cuivre symbolise donc l’usage dévoyé d’une certaine lumière intérieure : la recherche d’éclat, d’honneurs et de supériorité morale, qui corrompt même les meilleures dispositions naturelles de l’homme lorsqu’il se complaît en lui‑même.
Fer (Occident)
Au troisième voyage, à l’Occident, le fer est présenté comme « le plus utile des métaux », mais aussitôt l’Introducteur rappelle qu’il « est détruit par la rouille » et invite le candidat à le rejeter. La maxime du Vénérable identifie aussitôt la rouille : « L’égoïsme est comme la rouille ; il détruit tout ce qu’il y a de plus beau et de plus pur dans le cœur de l’homme. ». Le fer représente la force, l’énergie opérative, l’efficacité dans l’action ; mais, livrée à l’égoïsme, cette force devient dureté, violence, volonté de puissance qui abîme l’âme qu’elle devrait servir.
Le geste de jeter les métaux à terre
Dans les trois cas, le geste rituel est le même : le candidat, ayant reconnu le métal et entendu son interprétation morale, le « jette à ses pieds ». Ce geste exprime plus qu’un simple mépris de la matière : il signifie que le compagnon doit cesser de porter ces métaux comme valeurs intérieures ; il les relègue au rang d’obstacles qu’il doit désormais fouler pour avancer, plutôt que de les considérer comme des biens. Les métaux ne sont pas niés dans leur utilité objective, mais ils sont renvoyés à leur place : la richesse au service de la charité, l’honneur au service de la vérité, la force au service de la justice.
VI. L’absence de l’or et la question de la Lumière
Un détail frappant du rituel est que seuls argent, cuivre et fer sont préparés et présentés au candidat ; l’or n’est mentionné nulle part dans l’épreuve des métaux. Cette absence est d’autant plus significative que l’Orient est dominé par l’étoile flamboyante, au centre de laquelle la lettre G est en or. L’or est au‑dessus et en dehors de l’épreuve : il ne fait pas partie des métaux à rejeter.
En hébreu, le mot אוֹר (’or) signifie « lumière ». Sans faire de ce rapprochement un argument philologique, la convergence symbolique est forte : l’or est le métal solaire, royal, associé au rayonnement de la lumière spirituelle. Il n’est pas mis en procès, parce qu’il ne peut être traité comme les autres métaux : il figure la Lumière elle‑même que le Rite veut conduire l’homme à recevoir. Or, tant que le cœur est dominé par l’amour de l’argent, l’orgueil et l’égoïsme, cette lumière serait immédiatement falsifiée : elle deviendrait simple éclat mondain, pouvoir religieux ou maîtrise occulte.
L’absence de l’or dans l’épreuve des métaux signifie donc que le compagnon n’est pas encore introduit dans un rapport direct à la Lumière en tant que telle. Il ne peut l’apercevoir que médiatement, à travers le voile de l’étoile flamboyante et la parole de ses guides, tant qu’il n’a pas entrepris de purifier ses métaux intérieurs. L’or est réservé à un état ultérieur : ce n’est pas un métal à rejeter, mais une qualité d’être à recevoir.
VII. Le changement de cheminement : des éléments aux métaux
Le rituel ne se contente pas de changer de symboles ; il change aussi la manière de parcourir la Loge.
Au grade d’apprenti, les trois voyages se succèdent selon un tracé que le candidat ne maîtrise pas : il est conduit, dans les ténèbres, par des chemins qui alternent Midi et Nord, en passant par l’Occident, jusqu’à l’exposition au feu, à l’eau et à la terre ; l’ordre des étapes reste pour lui mystérieux. Il représente la condition du Cherchant qui ne comprend pas encore l’architecture du monde où il marche, et qui ne peut compter que sur la guidance des Frères et la parole du Vénérable.
Au grade de compagnon, le cheminement devient lisible : chaque voyage a une région précise, un métal déterminé et une maxime claire. Le candidat voit ce qu’il fait, il entend ce qu’il rejette, il comprend progressivement pourquoi ces métaux le séparent de ses Frères et de lui‑même. Le trajet met en lumière une progression psychologique :
au Nord, il découvre la manière dont la peur, le manque et l’insécurité peuvent se figer en amour de l’argent ;
au Midi, comment l’énergie et l’ardeur se corrompent en orgueil et ambition ;
à l’Occident, comment la force utile devient dureté égoïste et isolement.
Le changement de cheminement exprime donc le passage d’une épreuve essentiellement subie (apprenti) à une épreuve réfléchie et assumée (compagnon) : l’homme commence à « architecturer » son propre monde intérieur, à en reconnaître les axes et à y mettre de l’ordre.
Les deux voyages manquants : une pédagogie de la limite
Il est remarquable que le Vénérable rappelle que l’Apprenti « devait faire cinq voyages pour parvenir au Grade de Compagnon », mais que, après le troisième, il le « dispense des deux derniers voyages dans lesquels il aurait peut‑être succombé », afin de ne pas dépasser le point où la défiance envers lui‑même a déjà été suffisamment prouvée. Cette interruption volontaire a un sens pédagogique précis : elle montre que l’Ordre ne soumet pas l’homme à des épreuves pour elles‑mêmes, ni pour l’éprouver jusqu’à la rupture, mais seulement jusqu’au point où elles peuvent être fécondes pour sa rectification.
Les trois voyages accomplis touchent aux attaches fondamentales (richesse, honneur, force) ; les deux voyages manquants désignent, en creux, des domaines d’épreuve plus subtils – par exemple, la confrontation directe à une certaine lumière ou à un usage dangereux de la connaissance – que le compagnon n’est pas encore prêt à soutenir. Le nombre cinq, très présent par ailleurs (cinq années d’âge, cinq marches, cinq ordres d’architecture), reste ainsi en tension : la structure est donnée, mais elle n’est pas encore pleinement vécue. Cette incomplétude renvoie aux travaux ultérieurs, lorsque l’homme, plus avancé dans la purification de ses métaux, pourra être introduit sans succomber dans une proximité plus grande avec la Lumière que figure l’or.
VIII. Miroir, pierre cubique et finalité de l’épreuve
Après les voyages de métaux, le candidat est conduit devant le miroir voilé, surmonté de l’inscription : « Si tu as un vrai désir, du courage et de l’intelligence, écarte ce voile et tu apprendras à te connaître. ». En écartant le voile, il ne rencontre pas d’autre symbole : il se rencontre lui‑même. Le Vénérable commente longuement ce moment, l’invitant à « pénétrer courageusement dans les replis de son cœur », à « sonder jusque dans le plus profond de son âme » pour y trouver la connaissance de lui‑même, et lui rappelant que ce travail, pénible, « donne la clef de tous les mystères et conduit au vrai bonheur ».
L’épreuve des métaux prend dès lors sa pleine portée : argent, cuivre et fer ne sont plus seulement des tentations extérieures, mais des états intérieurs que le miroir révèle. Le compagnon n’est pas invité à haïr la matière, l’honneur ou la force, mais à reconnaître combien ses propres désirs, ses propres ambitions et sa propre force sont encore marqués par la rouille de l’égoïsme. La pierre cubique, qui remplace la pierre brute sur l’autel de compagnon et sur laquelle est posé l’équerre avec les mots « DIRIGIT OBLIQUA », devient alors le modèle de ce travail : rien, dans l’être de l’homme, ne doit rester informe ; chaque face doit être polie pour rendre la pierre apte à entrer dans l’édifice.
La finalité de l’épreuve des métaux est donc double :
moralement, orienter toutes les puissances de l’âme (désir, estime de soi, force) vers la justice, la vérité et la charité ;
initiatiquement, préparer le cœur à recevoir sans la fausser la Lumière que l’or figure, mais qui demeure encore voilée à ce degré. Tant que l’homme n’a pas appris à jeter ses métaux à ses pieds, il n’est pas en mesure d’accueillir l’or autrement que comme un nouvel objet de convoitise.
En ce sens, l’épreuve des métaux apparaît comme un seuil : entre la simple purification du profane‑apprenti et l’entrée du compagnon dans une connaissance de soi exigeante, qui seule rend possible, plus tard, la véritable participation à l’or‑Lumière du Rite rectifié.