Du bleu au « grade vert » : le symbolisme du couple vert / rouge au Maître Écossais de Saint André

I. Situation du problème : du bleu au couple vert / rouge

Au sommet de la Maçonnerie symbolique du Régime Écossais Rectifié, le Maître Écossais de Saint André se distingue visiblement par un changement de gamme chromatique : le bleu, qui dominait les trois premiers grades, disparaît au profit d’un couple vert/rouge omniprésent. Le tablier, le cordon, les tentures de la loge, jusqu’au symbole du grade, se déclinent dans ces deux couleurs.

Ce glissement n’est pas décoratif. Il signale que le Maçon quitte le seul ordre « cosmique » et moral des grades bleus pour entrer dans une économie de réédification du Temple, où se croisent la mémoire d’Israël, la lecture kabbalistique du Temple et l’accomplissement christique. Vert et rouge deviennent ainsi les deux pôles d’un drame spirituel qui conduit de l’attente à l’accomplissement, de la force brute à la Force vertueuse.

II. Les définitions explicites du rituel

Le rituel fournit une première clef d’interprétation des deux couleurs, à travers la description des décors :

  • Le tablier de Maître Écossais est de peau blanche, doublé de taffetas vert clair, orné de rosettes couleur de feu (ponceau).

  • Le cordon est « d’un vert très clair », liséré de rouge sur chaque bord ; le bijou porte au centre un fond rouge sur lequel se détachent les instruments et la lettre du grade.

  • La loge elle-même est tapissée de vert sur trois côtés, tandis que l’Orient, l’autel, le dais et les sièges de l’Orient sont rouge couleur de feu.

Le texte interprète explicitement ces couleurs :

  • le blanc du tablier demeure symbole de pureté et de candeur, prolongement de la foi des premiers pas ;

  • le vert est présenté comme symbole de l’Espérance, le cordon indiquant que le Maître Écossais peut « espérer de nouveaux secours de l’Ordre », pourvu qu’il soit fidèle à ses promesses ;

  • le rouge, rebord du cordon et des ornements, est mis en relation directe avec l’amour sincère des Frères et avec une bienfaisance active et universelle.

Un premier niveau de lecture se dessine : l’économie du MESA transpose, dans le langage des couleurs, la triade foi/espérance/charité. Le blanc hérité des grades bleus figure la foi ; le vert ouvre sur une espérance plus haute, celle d’« entrevoir de plus grandes choses » ; le rouge, couleur de feu et de sang, désigne la charité effective, la Force qui rend opérantes les vertus acquises.

III. Vert et rouge dans le drame du Temple

Les tableaux du grade montrent successivement :

  1. le Temple détruit, les colonnes brisées, la Mer d’airain renversée, entourée de chaînes et de signes de captivité ;

  2. le Temple reconstruit sous Zorobabel, avec Chandelier à sept branches, table des pains de proposition, Arche d’Alliance et autel des parfums relevé ;

  3. le Maître Hiram ressuscitant, sortant du tombeau et entouré des quatre vertus ;

  4. enfin la Nouvelle Jérusalem, Sion céleste, l’Agneau triomphant et Saint André sur sa croix.

Le vert, couleur de la loge, enveloppe ce drame du Temple comme un champ de travail et de promesse : c’est le vert du retour de captivité, de la reconstruction, de la vie qui reprend après les ruines. Il est aussi celui d’une espérance eschatologique, que le Maçon partage avec le peuple élu : l’espérance du rétablissement du Temple et de la présence divine.

Le rouge apparaît dans ce drame sous la forme du feu. L’esprit de vin versé sur l’autel des parfums, qui s’enflamme au moment où le Nom divin est prononcé, manifeste un feu sacré retrouvé : c’est l’écho de l’épisode où l’eau bourbeuse tirée du puits devient flamme sur l’autel, signe d’une alliance renouée. Ici, le rouge du feu figure le jugement et la purification, mais aussi le sceau de la clémence : le feu ne détruit plus, il confirme.

On a donc une dialectique :

  • le vert : espace de reconstruction, d’espérance, de croissance ;

  • le rouge : feu d’en haut, qui consume l’offrande, purifie et consacre les travaux.

À l’échelle de l’initié, le vert est le temps du labeur, de la réédification intérieure ; le rouge, la visitation du feu divin qui authentifie une œuvre jugée conforme.

IV. Lecture hébraïque et kabbalistique des deux couleurs

Dans la tradition juive et kabbalistique, le Temple de Salomon est bien plus qu’un monument : il est le point de jonction des mondes et le symbole de la résidence de la Shekhina. Sa destruction figure la chute, l’exil de la Présence, la dispersion des forces ; sa reconstruction sous Zorobabel implique teshouva, retour et purification.

Chromatiquement, plusieurs correspondances se laissent suggérer :

  • le rouge est associé à la séphira Gevoura : rigueur, jugement, puissance, sang, feu. C’est la couleur du glaive qui frappe, mais aussi du feu qui consume l’holocauste agréé ;

  • le vert, souvent associé à la vitalité, à la croissance, peut symboliser le mouvement de la vie qui ressurgit lorsque la rigueur est tempérée par la miséricorde. On peut également y voir la tonalité mouvante de la synthèse vivante entre bonté et rigueur, à l’œuvre dans Tiferet.

Ainsi, la destruction du Temple, la captivité et les chaînes peuvent être lues comme la face sombre du rouge : Gevoura déchaînée, rigueur laissée à elle-même. À l’inverse, le retour, la reconstruction, le feu sacré qui embrase l’eau boueuse sur l’autel signent une mutation : la rigueur s’ordonne à la miséricorde, le feu ne punit plus seulement, il consacre.

La lame triangulaire portant le Nom divin, fixée sur la pierre cubique, met en scène la descente du Nom dans la matière. Le triangle, figure de l’émanation, repose sur le cube, figure de la stabilité terrestre. Lorsque le feu rouge s’allume sur l’autel, c’est la confirmation de ce mariage : la puissance divine se laisse « fixer » dans l’ordre de la construction, à condition que le Temple – extérieur et intérieur – ait été purifié.

Dans ce contexte, le vert qui enveloppe la loge apparaît comme la couleur du monde où la Shekhina revient habiter, après la rigueur. Le rouge devient alors l’éclair de Gevoura réintégrée, feu qui protège au lieu de détruire.

V. Vert et rouge comme transmutation de la Force (piste alchimique)

Sans jamais nommer l’alchimie, le MESA présente une structure qui évoque fortement les deux lions alchimiques :

  • le lion vert, symbole de la force vitale encore indomptée, corrosive, qui dévore et dissout ;

  • le lion rouge, figure de la puissance fixée, du soufre arrivé à maturité, de la pierre accomplie.

La situation chromatique du grade s’y prête :

  • la loge entière est « verte » : elle figure un espace où l’œuvre est en cours, où la matière – les passions, les forces de l’âme, les institutions mêmes de l’Ordre – est travaillée mais non encore définitivement fixée ;

  • l’Orient est rouge : c’est le lieu de la direction, de l’autorité et du sacrifice, où la Force se révèle sous sa forme accomplie, charismatique ;

  • le cordon vert liséré de rouge, le bijou où le champ rouge porte les instruments du Maître, montrent un rouge qui ne submerge pas le vert, mais l’encadre et le centre.

Le Maçon, introduit enchaîné, « esclave des passions », commence dans un état où la Force est encore le lion vert : force dispersée, capturée, qui nourrit des œuvres étrangères à sa véritable destination. Les grades précédents lui ont enseigné Justice, Tempérance, Prudence : travail sur la pierre, maîtrise de soi, examen de conscience, prudence dans les choix.

Au MESA, la vertu propre ajoutée est la Force. Non pas la force brute des passions, mais la force de volonté qui permet de persévérer dans le bien, de tenir ses engagements, de résister aux assauts. C’est exactement le passage du lion vert au lion rouge : de la puissance confuse à l’énergie stable, fixée dans la voie tracée.

Le lion du tableau du grade, abrité sous un rocher, jouant avec des instruments de mathématiques sous un ciel d’orage, est l’image même de cette Force transmutée :

  • le ciel chargé de nuages et d’éclairs rappelle les menaces permanentes du jugement, des crises, des passions ;

  • le rocher qui protège figure à la fois le Dieu-rocher d’Israël et, pour le lecteur chrétien, le Christ-pierre d’angle ;

  • les instruments (compas, équerre, etc.) avec lesquels le lion « joue » signifient que la Force s’est laissée discipliner par la mesure, la proportion, la géométrie du Verbe.

On peut donc risquer la lecture suivante : le Maître Écossais est appelé à laisser sa force passer par le rouge du feu et du sang, c’est‑à‑dire par l’épreuve, le sacrifice, la charité active, afin que son énergie devienne une Force stable, capable de « jouer » avec la loi, au service du Temple, plutôt que de la détruire.

VI. Accomplissement christique : du vert de l’attente au rouge de l’Agneau

Le quatrième tableau rassemble et transfigure l’ensemble des symboles : la Nouvelle Jérusalem forme un carré parfait à douze portes, au centre se dresse la montagne de Sion, surmontée de l’Agneau triomphant, portant un étendard blanc et rouge, identifié par les lettres A.D. (Agnus Dei). Au-dessous, Saint André est figuré sur sa croix en X.

Le rituel explicite ce tableau comme figure du passage de l’Ancienne Loi à la Nouvelle, de la Loi mosaïque à l’Évangile du Christ. Tout ce qui précédait – Temple, destructions, reconstructions, feu sacré, Hiram sortant du tombeau – était encore sous le régime symbolique de l’Ancien Testament. Ici « les symboles cessent » : l’Agneau désigne directement le Christ, la croix de Saint André désigne le disciple qui quitte Jean-Baptiste pour suivre Jésus.

Dans cette perspective, le rouge se charge pleinement de sa signification pascale : sang versé, sacrifice volontaire, victoire par la croix. L’étendard blanc et rouge combine la blancheur de la Résurrection et le rouge de la Passion. Le vert, omniprésent dans la loge et porté par le Maçon, n’est pas aboli, mais assumé : l’espérance messianique d’Israël trouve son accomplissement dans le sacrifice de l’Agneau.

Le Maître Écossais, placé à l’Occident entre les Surveillants pour contempler ce tableau, est invité à reconnaître que son propre chemin, marqué par le vert de l’espérance et de la croissance, doit aboutir à ce rouge de la charité crucifiée. La Force qui lui est donnée comme vertu propre n’est pas neutre ; elle est christique : elle est force d’aimer jusqu’au don de soi, force de porter sa croix à la suite de l’Agneau, force de rester fidèle à la Loi de charité qui accomplit toutes les autres.

VII. Conclusion opérative pour le Maître Écossais de Saint André

En rassemblant ces éléments, on peut dire que le couple vert/rouge du MESA n’est pas un simple code visuel, mais la mise en couleurs d’un itinéraire spirituel :

  • Le vert est la couleur de l’homme en chemin : celui qui, sorti de la captivité de ses passions, travaille à la réédification du Temple intérieur et du Temple de l’Ordre. C’est la couleur de l’espérance, mais aussi celle d’une force encore en devenir.

  • Le rouge est la couleur de l’accomplissement : feu sacré retrouvé, jugement accepté, sang de l’Agneau, charité active. C’est la Force dans sa forme ultime : persévérance, courage, capacité de se donner.

Pour le Maître Écossais, quelques axes de méditation se dégagent :

  • Contempler son cordon vert liseré de rouge comme un « itinéraire porté » : la charité encadre et innerve l’espérance ; sans rouge, le vert reste velléitaire ; sans vert, le rouge devient violence.

  • Méditer le lion du tableau sous la devise Meliora praesumo : la force qui se sait protégée par le Rocher et guidée par la géométrie divine peut « présumer de plus grandes choses », non par orgueil, mais parce qu’elle sait que la grâce peut transfigurer la nature.

  • Relire les trois premières vertus (Justice, Tempérance, Prudence) à la lumière de la Force : le vert indique le travail patient par lequel ces vertus s’enracinent ; le rouge, la décision d’en vivre jusqu’au bout, y compris lorsque le sacrifice est exigé.

Ainsi, le « grade vert » s’avère être le lieu où la palette des couleurs maçonniques se fond dans le spectre théologal : le bleu des premiers grades se résout dans le blanc de la foi, le vert de l’espérance et le rouge de la charité, articulés par la Force. Le Maçon qui les porte ne porte pas seulement des teintes ; il porte, sur lui et en lui, la promesse d’une transmutation de toute sa puissance en service de l’Agneau et de la Nouvelle Jérusalem.

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