« Meliora praesumo » : le tableau du grade de Maître Écossais de Saint André, icône de la Force transfigurée
- I. Présentation du tableau du grade
- II. Le lion : force, royauté et messianité
- III. Le rocher et le ciel d’orage : rigueur, protection et épreuve
- IV. Les instruments de mathématiques : sagesse architecturale
- V. La devise « Meliora praesumo » : espérance active
- VI. Lecture intégrée : un portrait de la Force transfigurée
- VII. Pistes opératives de travail en loge et en solitaire
I. Présentation du tableau du grade
Le tableau du grade de Maître Écossais de Saint André, placé à l’Orient au‑dessus de l’autel, représente un lion couché sous un rocher, sous un ciel chargé de nuages et d’éclairs. Le lion « joue » avec des instruments de mathématiques – compas, équerre, etc. – et la scène est accompagnée de la devise latine « Meliora praesumo » : « J’entrevois de plus grandes choses ».
Point focal de la Loge Écossaise, ce tableau ouvre et clôt le parcours du MESA : le récipiendaire est invité à le contempler après sa réception et à le méditer comme symbole propre de son grade. La question directrice est alors la suivante : comment cette image, éclairée par les traditions hébraïques, kabbalistiques, chrétiennes et par une herméneutique maçonnique, dessine‑t‑elle la vocation intime du Maître Écossais ?
II. Le lion : force, royauté et messianité
Dans la Bible hébraïque, le lion est d’abord le « lionceau de Juda » annoncé par Jacob : symbole de la tribu royale, de la puissance d’Israël, parfois de l’irruption de la justice divine. Il peut figurer autant la force de Dieu que celle des ennemis déchaînés, selon qu’il est du côté de l’alliance ou de la transgression.
La tradition kabbalistique associe volontiers le registre du lion à la séphira de Gevoura : rigueur, puissance, feu, capacité de juger et de trancher. Gevoura n’est pas « mauvaise » en elle‑même ; elle devient destructrice lorsqu’elle est séparée de la bonté et de la miséricorde, mais elle est indispensable pour défendre, purifier, rectifier.
Dans la perspective chrétienne, le lion prend une polarité double :
« lion de Juda », figure du Christ vainqueur de la mort dans l’Apocalypse ;
mais aussi « adversaire rugissant », image de la tentation et de la violence déchaînée.
Le rituel du MESA situe explicitement la vertu de ce grade dans la Force. Le lion du tableau est donc l’emblème de cette Force intérieure, cardinale : courage, persévérance, énergie morale. Mais il n’est pas représenté dans la chasse ou la rage : il est couché, apaisé, concentré sur les instruments. On passe ainsi de la figure d’un lion possible dévastateur (Gevoura livrée à elle‑même, adversaire rugissant) à celle d’un lion pacifié, qui conserve toute sa puissance mais la met au service d’une tâche constructive. Herméneutiquement, le lion est le « personnage » de la Force du Maître Écossais : il montre ce que cette Force est appelée à devenir.
III. Le rocher et le ciel d’orage : rigueur, protection et épreuve
Le lion repose à l’abri d’un rocher, tandis que le ciel est chargé de nuages et d’éclairs. Ces deux éléments appartiennent aussi à la tradition biblique.
Le rocher, dans la Bible d’Israël, est un Nom de Dieu lui‑même : Tzur Israël, le Rocher d’Israël, la base inébranlable sur laquelle le peuple se réfugie. De ce rocher frappé par Moïse jaillit l’eau, lorsque la rigueur apparaît comme source de vie pour un peuple assoiffé. Dans une lecture kabbalistique, le rocher est l’image de la fondation stable du monde, de ce qui reçoit les influx supérieurs et les fixe au niveau de la manifestation : on peut y voir une figure de Yesod ou de Malkhout, le lieu où se stabilisent les influences de Gevoura et des autres séphiroth.
Pour le chrétien, le rocher figure à la fois le Christ – pierre d’angle rejetée puis devenue tête d’angle – et la foi qui s’édifie sur lui. C’est sur ce rocher que la Force du disciple doit se fonder ; sans lui, la tempête balaie tout.
Le ciel d’orage, avec ses éclairs, évoque le Sinaï : nuée sombre, tonnerre, éclairs, voix de la Loi. C’est l’image classique de Gevoura : paroles fulgurantes, jugement, épreuve. Dans les Évangiles, la nuée lumineuse de la Transfiguration prolonge ce thème : la Présence se voile et se révèle à la fois dans la nuée.
Ainsi, le tableau met en scène une tension : le lion, image de la Force, se tient entre le ciel de Gevoura – jugement, crises, déflagrations – et le rocher, image de la protection et du fondement divin. Herméneutiquement, l’orage représente les crises de la vie, les discernements difficiles, l’expérience de la rigueur ; le rocher représente le choix intérieur de s’abriter en Dieu, de se fonder sur la Parole, et non sur les instincts fluctuants. La Force du Maître Écossais n’est pas la négation de l’orage, mais sa traversée sous le rocher.
IV. Les instruments de mathématiques : sagesse architecturale
Les instruments avec lesquels le lion « joue » – compas, équerre, niveau, perpendiculaire – appartiennent au vocabulaire classique de la construction du Temple. Dans la Bible, le Tabernacle puis le Temple sont construits selon des mesures précises données par Dieu ; Beçalel, artisan inspiré, est rempli d’un esprit de sagesse pour réaliser ce plan.
La kabbale développera l’idée que le cosmos lui‑même est construit selon des mesures – midot – qui sont les séphiroth : modulations de la bonté et de la rigueur divine. Compas, équerre, niveau deviennent alors des images de l’équilibre des forces : le compas ouvre et circonscrit, l’équerre rectifie et vérifie, le niveau assure l’équité, le perpendiculaire indique la rectitude.
Dans la perspective chrétienne, cette sagesse architecturale s’achève dans la figure du Logos : Parole qui ordonne, mesure toutes choses, construit le Temple nouveau de son Corps et, par extension, le Corps mystique.
Que le lion « joue » avec ces instruments est symboliquement décisif :
la Force ne détruit pas ces mesures ;
elle ne s’en sert pas comme d’armes ;
elle s’y exerce, s’y accoutume, les manipule jusqu’à en faire ses familiers.
On quitte l’image d’une force brute, ennemie de toute loi, pour entrer dans celle d’une force qui se laisse former par la loi, la géométrie, la mesure. Herméneutiquement, il s’agit d’apprendre à « jouer » avec la Torah, l’Évangile, le Rituel : non pour les contourner, mais pour les comprendre et les déployer avec intelligence et charité. La Force devient alors complice de la Sagesse architecte, non plus sa rivale.
V. La devise « Meliora praesumo » : espérance active
Sous la scène, la devise « Meliora praesumo » signifie littéralement : « Je présume de choses plus grandes », couramment rendue par « J’entrevois de plus grandes choses ». Cette formule est à double tranchant :
elle peut, mal lue, nourrir une présomption orgueilleuse : « je me crois capable de plus que les autres » ;
mais elle peut, bien entendue, exprimer l’espérance théologale : « je crois que Dieu prépare de plus grandes choses que ce que je vois ».
Dans la tradition hébraïque, les prophètes de l’exil répètent que Dieu prépare pour Israël des « choses grandes » malgré les ruines ; l’espérance messianique dépasse ce que le peuple peut concevoir. La kabbale, avec l’idée de tikkun, parle d’une rectification progressive du monde, d’un accomplissement encore caché. « Présumer de plus grandes choses » peut alors signifier : ne pas se laisser enfermer dans l’état actuel du monde ou de soi‑même, mais croire à la possibilité d’une transformation.
Dans les Évangiles, le Christ promet à ses disciples qu’ils feront des « œuvres plus grandes », non par leurs propres forces, mais parce qu’il va au Père et leur enverra l’Esprit. La présomption se déplace : elle ne porte plus sur le moi, mais sur la fécondité de la grâce.
Pour le Maître Écossais, la devise est un examen permanent :
présume‑t‑il de lui‑même, ou de Dieu ?
ses ambitions sont‑elles de l’ordre de la gloriole, ou de l’offrande ?
Herméneutiquement, « Meliora praesumo » invite le Maçon à distinguer l’espoir mondain (se hausser) de l’espérance spirituelle (se laisser élever), et à inscrire sa Force dans ce second registre.
VI. Lecture intégrée : un portrait de la Force transfigurée
Si l’on rassemble ces éléments, le tableau du grade se laisse lire comme un portrait de la Force transfigurée :
Le lion incarne Gevoura : force, courage, puissance.
Le rocher figure le fondement divin : Tzur d’Israël, Christ-pierre d’angle, base ontologique de toute stabilité.
Le ciel d’orage représente le régime de la rigueur, du jugement, des crises par lesquelles la Force est éprouvée et purifiée.
Les instruments de mathématiques symbolisent la Sagesse architecturale : Torah, séphiroth comme mesures, Logos ordonnateur, Règle maçonnique.
La devise « Meliora praesumo » ouvre l’horizon d’une espérance plus grande que les seules forces humaines.
Dans une lecture hébraïque/kabbalistique :
le lion est Gevoura ;
le rocher, Yesod/Malkhout, fondation qui reçoit et fixe les flux des séphiroth ;
les instruments, l’équilibre des midot ;
l’orage, la manifestation de la rigueur ;
la devise, la confiance dans le tikkun, la restauration.
Dans une lecture chrétienne :
le lion renvoie au Christ roi et à la force du disciple ;
le rocher, au Christ fondement et à la foi de l’Église ;
les instruments, aux « clés » et pouvoirs confiés pour bâtir le Temple nouveau ;
l’orage, aux nuits de la foi et aux crises pascales ;
la devise, à la promesse des « œuvres plus grandes » rendues possibles par l’Esprit.
Dans une herméneutique maçonnique, enfin, ce tableau est un miroir de l’âme du Maître Écossais :
son lion : sa manière propre de vivre la Force (violence, inertie, ou énergie disciplinée) ;
son rocher : ce sur quoi il se fonde réellement (Dieu, l’Ordre, ou son ego) ;
ses instruments : les vertus, les connaissances, les disciplines qu’il manie ou néglige ;
ses orages : les épreuves qu’il affronte, fuit ou transfigure ;
ses « plus grandes choses » : ce qu’il attend en vérité pour lui‑même, pour l’Ordre, pour le monde.
VII. Pistes opératives de travail en loge et en solitaire
Pour que le tableau ne reste pas une simple image, mais devienne un support de travail vivant, plusieurs pistes peuvent être explorées :
En loge :
proposer une série de planches où chaque élément (lion, rocher, orage, instruments, devise) est mis en relation avec un texte biblique, un passage kabbalistique, un texte chrétien et une réflexion maçonnique ;
organiser un travail de partage herméneutique : chaque Frère décrit ce que le tableau lui dit de sa propre Force, puis confronte son interprétation à celles des autres.
En travail personnel :
méditer régulièrement devant le tableau (ou sa reproduction), en se laissant interroger par quatre questions simples :
« Quel est mon lion aujourd’hui ? » – de quoi est faite ma Force réelle, et comment s’exprime‑t‑elle ?
« Où est mon rocher ? » – quel est, au fond, mon appui essentiel ?
« Quels instruments ai‑je appris à manier ? » – quelles vertus, quelles disciplines, quelles sciences me structurent ?
« Quelles “plus grandes choses” je présume ? » – quels sont mes désirs les plus élevés pour moi, pour l’Ordre, pour le monde ?
Ainsi compris, le tableau du grade n’est pas seulement une vignette décorative : il est une véritable icône de la Force rectifiée, à la croisée des traditions hébraïques, kabbalistiques, chrétiennes et de l’herméneutique maçonnique. Le Maître Écossais y contemple ce qu’il est appelé à devenir : un lion abrité sous le Rocher, jouant avec les instruments de la Sagesse, tendu vers des « plus grandes choses » que seule la grâce peut accomplir à travers lui.