Martinès de Pasqually et la doctrine de la Réintégration

Martinès de Pasqually demeure l’une des figures les plus énigmatiques du XVIIIᵉ siècle ésotérique : discret dans les archives, mais décisif pour toute une lignée de courants spirituels, de l’Ordre des Élus Coëns au Régime Écossais Rectifié, en passant par le martinisme. Toute sa pensée peut se condenser dans un seul mot, qui demeure au cœur de la franc-maçonnerie rectifiée : la réintégration.

L’objectif de cet article est de présenter qui fut Martinès de Pasqually, d’esquisser les grandes lignes de sa doctrine et de montrer comment ses intuitions ont été reprises, transposées et « rectifiées » au sein du RER. En filigrane se dessine une lecture ésotérique du christianisme, nourrie de thèmes très proches de la Kabbale : émanation, chute, exil et retour à la Source.

Une figure discrète mais fondatrice

Les données biographiques sur Martinès de Pasqually sont rares et souvent incertaines : on suppose une naissance vers 1710–1727, peut‑être dans un milieu de marranes hispano‑portugais, avant qu’il ne soit actif en France, notamment à Bordeaux. On le voit ensuite quitter l’Europe pour Saint‑Domingue, où il meurt vers 1774, laissant derrière lui une œuvre essentiellement manuscrite et un ordre initiatique à la fois maçonnique et sacerdotal.

Au milieu du XVIIIᵉ siècle, il fonde l’Ordre des Chevaliers Maçons Élus Coëns de l’Univers, inséré dans la franc‑maçonnerie mais doté d’une finalité propre : rétablir le « culte divin primitif » par des opérations rituelles destinées à agir réellement sur le monde spirituel. Pasqually affirme ne pas être le créateur absolu de cet Ordre, mais le dépositaire d’une tradition et l’un de ses « sept Grands Souverains », l’ensemble étant placé sous l’autorité d’un Grand Maître suprême invisible.

L’Ordre des Élus Coëns : un sacerdoce opératif

L’Ordre des Élus Coëns se présente comme un ordre sacerdotal plutôt que comme un simple système de hauts grades maçonniques. Ses membres sont des « prêtres » (cohanim) dont la fonction est de travailler, par la prière et des opérations théurgiques, à la réintégration des esprits déchus et à la restauration de l’harmonie entre le monde divin, angélique et humain.

La structure de l’Ordre est graduée : les grades inférieurs empruntent au vocabulaire maçonnique, tandis que les degrés supérieurs (Réau‑Croix notamment) confèrent la charge d’opérations rituelles complexes. Les travaux se déroulent souvent de nuit, dans des espaces tracés de cercles, signes, caractères, avec invocations d’anges, conjurations des esprits rebelles, fumigations, jeûnes et prières, le tout visant à obtenir des « lumières », signes visibles attestant la présence des messagers divins.

Le Traité sur la Réintégration : un texte axial

Le cœur doctrinal de Martinès se trouve dans le Traité sur la Réintégration des êtres créés dans leurs primitives propriétés, vertus et puissances spirituelles divines, rédigé à Bordeaux vers 1770 et resté inachevé. Ce texte, longtemps resté manuscrit, expose une vaste métaphysique de l’émanation, de la chute et du retour, qui servira de socle à tout le courant martinésien.

Le Traité part d’un principe simple : tout est issu de Dieu et tout doit retourner à Dieu. Mais ce mouvement de retour est rendu nécessairement complexe par une double rupture : la révolte d’esprits premiers et la prévarication de l’homme, qui entraînent la création d’un univers matériel de sujétion et d’exil.

La doctrine de la Réintégration

Émanation, chute et création matérielle

Pour Martinès, Dieu émane des esprits pour manifester sa gloire ; certains d’entre eux entrent en révolte, refusant l’ordre divin. En réponse à cette prévarication, Dieu crée l’univers matériel comme un lieu de captivité et d’épreuve pour les esprits rebelles, afin qu’ils y expient leur faute « en privation » de la jouissance divine.

L’homme n’est pas compris dans cette création matérielle comme simple créature du temps : il est d’abord un être émané, mineur spirituel quaternaire, chargé d’une fonction médiatrice entre Dieu et les esprits. Par sa chute personnelle, il se trouve pourtant lui‑même plongé dans la matière, privé de sa puissance originelle et soumis à un régime de sujétion où il doit travailler à sa propre réintégration.

L’Homme mineur et sa mission

Le « mineur » selon Pasqually est un être spirituel que Dieu a établi pour commander à l’univers et gouverner les esprits, condition annoncée par la parole : « J’ai tout créé pour toi ; tu n’as qu’à commander pour être obéi ». La chute d’Adam, issue d’un mauvais usage de ce pouvoir, entraîne la perte de sa gloire primitive et l’obscurcissement de sa conscience du Créateur.

La réconciliation divine n’annule pas cette chute, mais confère à l’homme une puissance inférieure, suffisante néanmoins pour coopérer à l’œuvre de réintégration. Désormais, l’homme est appelé à travailler, par son obéissance, sa prière et sa participation au culte, au retour de tous les êtres à leurs premières propriétés spirituelles.

Finalité : retour à l’état de gloire

La réintégration ultime ne se réalisera que lorsque tous les mineurs auront retrouvé l’amitié divine et que l’ensemble de la création se sera réordonné à Dieu. Alors seulement l’homme retournera à l’état de gloire d’Adam avant sa chute, et les esprits réconciliés reprendront place dans l’ordre initial voulu par le Créateur.

Cette perspective est profondément christocentrique : le Christ, nouvel Adam, est l’agent principal de la réintégration universelle, même si le Traité n’adopte pas le langage dogmatique classique mais une langue symbolique et opérative

Théurgie et « œuvre divine »

Dans la situation actuelle de chute, l’homme n’a plus la puissance directe d’agir sur les esprits comme au temps de sa gloire : il doit recourir à un culte extérieur, rigoureusement ordonné par Dieu. Les opérations coënnes ont précisément pour but de rétablir la communication avec le monde angélique fidèle, afin d’obtenir des lumières, des directions et une protection dans le combat contre les esprits pervers.

Cette théurgie ne vise pas les prodiges spectaculaires ni les bénéfices matériels ; elle s’ordonne à la participation de l’adepte à l’« œuvre divine » de restauration de l’ordre spirituel. Par la prière, les jeûnes, la pureté morale et la précision rituelle, le coën cherche à se rendre disponible à l’action des anges, qui seuls peuvent efficacement limiter la malice des esprits déchus et préparer leur retour dans la justice.

On comprend ainsi les critiques de Louis‑Claude de Saint‑Martin, qui jugera ces moyens trop extérieurs et privilégiera la voie du cœur, l’oraison intérieure et la transformation intime plutôt que les cérémonies opératives. Ce déplacement donnera naissance au « martinisme » au sens strict, davantage contemplatif que théurgique.

Martinès, Willermoz et la naissance du RER

Jean‑Baptiste Willermoz, franc‑maçon lyonnais, est reçu dans l’Ordre des Élus Coëns en 1767 et se place sous la direction de Martinès. Il reçoit ainsi l’essentiel de la doctrine de la réintégration et une partie des pratiques, même s’il se montrera réservé envers certaines opérations théurgiques.

Après la mort de Martinès, Willermoz entreprend de sauver le noyau doctrinal en l’intégrant dans un système maçonnique plus stable : c’est le projet du Convent des Gaules (1778), qui aboutit à la transformation de la Stricte Observance en Régime Écossais Rectifié. Tout en renonçant à la théurgie, le RER emprunte à Martinès la vision d’un monde déséquilibré par la chute, la centralité de l’Homme et la nécessité d’une réintégration progressive par la grâce et la vertu.

L’architecture concentrique du Régime (loges bleues, classe chevaleresque, Ordre Intérieur) et le système d’instructions graduelles portent la marque de cette inspiration martinésienne : à chaque degré, une portion plus explicite de la doctrine de la chute et de la réintégration est confiée au récipiendaire. Ainsi, la franc‑maçonnerie rectifiée devient le lieu d’une transmission doctrinale cachée, issue de Martinès mais purifiée de ses aspects les plus opératifs.

Héritage et postérité martinésienne

L’influence de Martinès se prolonge d’abord par ses disciples directs : Saint‑Martin, qui en proposera une interprétation intérieure et mystique, et Willermoz, qui en donnera une formulation maçonnique structurée. Aux XIXᵉ et XXᵉ siècles, des auteurs comme Papus ou Ambelain contribuent à raviver la mémoire des Élus Coëns et à reconstituer, plus ou moins fidèlement, un martinisme à la fois initiatique et magique.

Plus largement, la doctrine de la réintégration irrigue une certaine lecture ésotérique du christianisme, où la création apparaît comme un drame d’exil et de retour, et où l’homme, uni au Christ, coopère à la restauration universelle. Des penseurs comme Joseph de Maistre voient dans ce système une véritable « science de l’homme », permettant de comprendre, au‑delà des dogmes, la logique spirituelle de l’histoire.

Ouverture : Martinès, Kabbale et christianisme ésotérique

Sans être un kabbaliste au sens strict, Martinès de Pasqually met en œuvre une structure très proche de certains schèmes kabbalistiques : émanation des êtres, rupture de l’ordre, exil dans un monde de séparation, puis retour final à la source. La spécificité de son système est de maintenir ce scénario dans une perspective explicitement chrétienne, centrée sur le Christ réintégrateur et sur un sacerdoce opératif.

Pour le lecteur du Régime Écossais Rectifié, l’intérêt est double : d’une part, retrouver derrière les symboles maçonniques et chevaleresques l’héritage d’une doctrine plus ancienne ; d’autre part, approfondir une vision du Temple intérieur comme lieu de réintégration, où l’homme, prêtre et victime, coopère à la restauration de l’ordre divin. C’est dans cette perspective que l’étude de Martinès de Pasqually prend pleinement sa place au sein d’un site consacré au chemin rectifié, à la fois maçonnique, chrétien et ouvert aux résonances kabbalistiques.

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