Logion 11 de l'Évangile selon Thomas : Le vivant qui ne mourra pas
- Le texte du logion 11
- Un logion de l'accomplissement
- I. « Ce ciel passera » : la perspective eschatologique
- II. Morts et vivants : la vie qui ne meurt pas
- III. « Vous mangiez ce qui est mort, vous en faisiez du vivant »
- IV. « Quand vous serez dans la lumière, que ferez-vous ? »
- V. « Le jour où vous étiez un, vous êtes devenus deux »
- Logion 11 et grade de Maître Écossais de Saint-André : correspondances
Grade du Rite Écossais Rectifié : Maître Écossais de Saint-André
Thème spirituel : Récapitulation, accomplissement et Royaume intérieur
Le texte du logion 11
« Jésus a dit : Ce ciel passera, et celui qui est au-dessus de lui passera, et ceux qui sont morts ne sont pas vivants, et ceux qui sont vivants ne mourront pas. Les jours où vous mangiez ce qui est mort, vous en faisiez du vivant ; quand vous serez dans la lumière, que ferez-vous ? Le jour où vous étiez un, vous êtes devenus deux ; mais quand vous serez devenus deux, que ferez-vous ? »
Un logion de l'accomplissement
Le logion 11 est l'un des plus énigmatiques de l'Évangile selon Thomas. Contrairement aux logia précédents qui décrivent un chemin (chercher, trouver, être bouleversé), celui-ci s'adresse à ceux qui sont parvenus au terme : « quand vous serez dans la lumière, que ferez-vous ? »
Cette question pose le problème de l'après-initiation, de l'accomplissement, de la perfection atteinte. Elle correspond exactement à la situation du Maître Écossais de Saint-André, dernier grade symbolique du Rite Écossais Rectifié, qui clôt le cycle des loges bleues.
Le logion se structure autour de trois grands mouvements :
La fin des ciels et la distinction entre morts et vivants
La transformation de la mort en vie et la question de la lumière
L'unité perdue, la dualité assumée, et l'action à venir
I. « Ce ciel passera » : la perspective eschatologique
La fin de tous les ciels
Le logion s'ouvre sur une déclaration eschatologique : « Ce ciel passera, et celui qui est au-dessus de lui passera. » Cette formule évoque la fin du monde tel que nous le connaissons, mais elle va plus loin que les textes apocalyptiques canoniques.
Non seulement le ciel visible passera, mais aussi « celui qui est au-dessus de lui », c'est-à-dire tous les niveaux de réalité, y compris les plus élevés. Rien de ce qui appartient à l'ordre créé, aussi sublime soit-il, n'est définitif. Tous les ciels sont appelés à passer pour qu'advienne ce qui est au-delà des ciels, la réalité ultime qui ne passe pas.
Le Temple qui passe
Au Rite Écossais Rectifié, l'Apprenti travaillait sur la pierre brute, le Compagnon taillait la pierre selon des mesures précises, le Maître participait au drame d'Hiram. Tous travaillaient à la construction du Temple terrestre.
Le Maître Écossais de Saint-André, lui, sait que ce Temple, aussi magnifique soit-il, est appelé à passer. Cette conscience ne conduit pas au découragement, mais à une relativisation salutaire. Le Temple terrestre est nécessaire, il est bon, il est saint, mais il n'est pas la fin ultime. Il est le signe du Temple céleste, l'image de la Jérusalem d'en haut, la préparation de l'accomplissement final.
Cette vision eschatologique est constitutive du grade de Maître Écossais de Saint-André : elle oriente toute l'action vers ce qui demeure, vers ce qui ne passe pas, vers l'éternité. Le Maître Écossais ne travaille plus seulement pour un résultat temporel, mais pour l'accomplissement final dont il ignore la date mais dont il possède la certitude.
II. Morts et vivants : la vie qui ne meurt pas
« Ceux qui sont morts ne sont pas vivants »
Le logion pose une double affirmation paradoxale : « Ceux qui sont morts ne sont pas vivants, et ceux qui sont vivants ne mourront pas. »
La première partie semble une tautologie, mais elle dit autre chose : on peut être biologiquement vivant et spirituellement mort. C'est l'état de celui qui n'a jamais cherché la lumière, qui ne s'est jamais connu lui-même, qui n'a jamais découvert le commencement. Il respire, il agit, mais il est coupé de la source de vie, étranger à son être véritable.
Cette mort spirituelle est celle que décrit le logion 3 : « Si vous ne vous connaissez pas, alors vous êtes dans la pauvreté, et c'est vous la pauvreté. » L'homme spirituellement mort n'a rien à donner, rien à transmettre, rien à construire de durable.
« Ceux qui sont vivants ne mourront pas »
À l'inverse, celui qui a trouvé la lumière, qui s'est connu lui-même, qui se tient dans le commencement (logion 18), participe d'une vie qui ne meurt pas. Cette vie n'est pas une simple immortalité de l'âme après la mort : c'est une qualité d'être qui traverse la mort sans en être détruite.
Le Maître Écossais de Saint-André, qui a parcouru tout le cycle initiatique, qui a été symboliquement mis à mort au grade de Maître et relevé, qui s'est tenu dans tous les états de la rectification, participe déjà de cette vie qui ne meurt pas.
Il sait, par expérience intérieure, que la mort n'est qu'un passage, que l'être véritable ne se dissout pas avec le corps, que la vie éternelle n'est pas à attendre dans un au-delà lointain, mais qu'elle commence maintenant, dans la lumière reçue et vécue.
III. « Vous mangiez ce qui est mort, vous en faisiez du vivant »
L'alchimie spirituelle de la transformation
Le logion reconnaît une capacité humaine extraordinaire : celle de transformer la mort en vie. « Les jours où vous mangiez ce qui est mort, vous en faisiez du vivant. »
Cette image peut s'entendre à plusieurs niveaux :
Littéralement : l'homme se nourrit d'animaux morts, de plantes coupées, et en fait sa propre vie.
Symboliquement : l'initié traverse des épreuves, des crises, des morts symboliques, et en fait la matière de sa croissance spirituelle.
Alchimiquement : ce qui semblait destruction devient construction, ce qui paraissait perte devient acquisition.
La récapitulation au MESA
Au grade de Maître Écossais de Saint-André, le Frère est invité à récapituler tout son parcours dans une vision synthétique. Contrairement aux grades précédents qui introduisaient chacun une dimension nouvelle, le MESA est d'abord un grade de synthèse et d'intégration.
Le Maître Écossais revisite rétrospectivement toutes les étapes traversées :
L'état de Cherchant, Persévérant, Souffrant de l'Apprenti
L'épreuve du miroir et la connaissance de soi du Compagnon
La mort symbolique et le relèvement du Maître
Toutes ces épreuves, qui furent parfois douloureuses, déstabilisantes, angoissantes, apparaissent maintenant dans une lumière nouvelle. Ce qui semblait être mort se révèle avoir été le chemin vers la vie. Le Maître Écossais « mange » rétrospectivement toutes ces expériences, il les intègre, il les digère, il en fait la substance même de sa vie spirituelle.
Cette transformation n'est pas automatique : elle suppose un travail, une fidélité, une intelligence. Il faut avoir accepté de traverser les épreuves sans les fuir, avoir consenti à souffrir sans se révolter stérilement, avoir accepté de mourir symboliquement sans se cramponner à l'homme ancien.
IV. « Quand vous serez dans la lumière, que ferez-vous ? »
La question centrale du MESA
Cette question est peut-être la plus importante du logion 11, et elle s'adresse directement au Maître Écossais de Saint-André.
Tant que l'on cherche, on sait ce qu'on doit faire : chercher encore, persévérer, souffrir, travailler sur soi. Mais quand on a trouvé, quand on a reçu toute la lumière des loges symboliques, quand on se tient dans la perfection maçonnique, que fait-on ?
Le terme même de « perfection » apparaît dans le rituel du MESA. Ce grade est présenté comme celui de la perfection maçonnique, non pas au sens d'une perfection morale absolue (qui est inaccessible à l'homme), mais au sens d'un achèvement du cycle initiatique des loges symboliques.
De la réception à la transmission
Le grade de Maître Écossais de Saint-André marque le passage de la réception à la transmission. L'initié n'est plus seulement celui qui reçoit l'enseignement, mais celui qui devient capable de le transmettre à son tour.
Cette transmission ne se fait pas seulement par la parole ou par l'instruction explicite. Elle se fait d'abord par l'exemple, par la présence, par la qualité d'être. Le Maître Écossais qui se tient dans la lumière rayonne cette lumière autour de lui, sans même avoir besoin de discourir.
La question « que ferez-vous ? » appelle une réponse pratique, concrète, incarnée :
Service : mettre sa lumière au service de ses Frères, de la Loge, de l'Ordre
Accompagnement : devenir guide pour ceux qui sont encore en chemin
Témoignage : incarner la rectification dans sa vie quotidienne
Fidélité : maintenir vivante la lumière reçue, ne pas la laisser s'éteindre
Le Maître Écossais qui ne ferait rien de la lumière reçue serait semblable au serviteur de la parabole évangélique qui enterre son talent. La lumière n'est pas donnée pour être thésaurisée, mais pour être mise en œuvre.
V. « Le jour où vous étiez un, vous êtes devenus deux »
L'histoire de la séparation
Le logion évoque une histoire en trois temps : l'unité originelle, la séparation, et une forme nouvelle d'unité à venir.
« Le jour où vous étiez un » renvoie à l'état d'Adam avant la chute, à l'image de Dieu non encore dégradée, à la colonne encore intacte. C'est l'état où l'homme était en parfaite harmonie avec Dieu, avec lui-même, avec le cosmos. Cette unité était immédiate, spontanée, inconsciente : l'homme ne savait pas qu'il était un, parce qu'il n'avait jamais connu la division.
« Vous êtes devenus deux » constate la chute, la rupture, la division. Cette séparation se manifeste à tous les niveaux :
Séparation d'avec Dieu : l'homme s'éloigne de son principe (Premier Tableau de l'Apprenti)
Séparation intérieure : l'homme se divise entre ce qu'il est et ce qu'il paraît
Séparation entre intérieur et extérieur : ce que l'homme montre ne correspond plus à ce qu'il est
Séparation entre les hommes : la communauté se fragmente
Toute la condition humaine déchue est marquée par cette dualité fondamentale, cette impossibilité de coïncider avec soi-même (d'où la nécessité de l'épreuve du miroir au grade de Compagnon).
« Quand vous serez devenus deux, que ferez-vous ? »
La question finale du logion est la plus énigmatique : « Mais quand vous serez devenus deux, que ferez-vous ? »
Le texte ne dit pas « quand vous serez redevenus un », mais « quand vous serez devenus deux ». Il y a là un paradoxe : pourquoi faudrait-il devenir deux, alors qu'on l'est déjà par la chute ?
Assumer consciemment la dualité
La réponse est que la dualité vécue inconsciemment, subie passivement, n'est pas la même chose que la dualité assumée, intégrée, comprise. Il faut devenir consciemment ce que l'on est déjà inconsciemment, il faut reconnaître la séparation pour pouvoir la dépasser.
Le Maître Écossais de Saint-André, qui récapitule tout le parcours, prend conscience de toutes les dualités qui le constituent :
Il est chair et esprit
Il est intérieur et extérieur
Il est terrestre et céleste
Il est homme et image de Dieu
Ces dualités ne doivent pas être niées ou refoulées : elles doivent être reconnues, nommées, assumées. C'est seulement en devenant consciemment deux que l'on peut accéder à une unité véritable, à une unité supérieure qui intègre la différence sans la nier.
L'unité réconciliée
L'assumation consciente de la dualité ouvre sur une action nouvelle, sur une mission spécifique. Celui qui a intégré les contraires, qui a réconcilié les opposés en lui-même sans les confondre, devient capable d'une action unifiée, cohérente, puissante.
Le Maître Écossais de Saint-André, qui se tient dans cette unité supérieure, peut :
Agir dans le monde sans se perdre dans le monde
Servir le temporel en vue de l'éternel
Construire le Temple terrestre en sachant qu'il est l'image du Temple céleste
Réconcilier en lui l'intérieur et l'extérieur, le haut et le bas
Cette unité n'est pas fusion indistincte, ce n'est pas la disparition des différences, c'est la réconciliation des différences dans une harmonie supérieure. Le logion 22 de Thomas l'exprimera autrement : « Quand vous ferez le deux un, et que vous ferez l'intérieur comme l'extérieur... alors vous entrerez dans le Royaume. »
Logion 11 et grade de Maître Écossais de Saint-André : correspondances
| Logion 11 | Grade de Maître Écossais de Saint-André | Dynamique spirituelle |
|---|---|---|
| « Ce ciel passera, et celui qui est au-dessus de lui passera » | Vision eschatologique : passage du Temple terrestre au Temple céleste, de la construction temporelle à l'accomplissement éternel | Conscience de la relativité de tous les ordres créés, orientation vers l'absolu qui ne passe pas |
| « Ceux qui sont morts ne sont pas vivants, et ceux qui sont vivants ne mourront pas » | Le MESA distingue entre vie apparente et vie véritable ; il a traversé la mort symbolique et accédé à une vie qui ne meurt plus | Discernement entre existence biologique et vie spirituelle, participation à la vie éternelle |
| « Vous mangiez ce qui est mort, vous en faisiez du vivant » | Récapitulation de tout le parcours initiatique : les épreuves, les morts symboliques, les crises traversées deviennent sources de vie | Transformation alchimique : ce qui semblait destruction devient principe de régénération |
| « Quand vous serez dans la lumière, que ferez-vous ? » | Question centrale du MESA : que fait-on quand on a reçu toute la lumière des loges bleues ? Mission, transmission, service | Passage de la réception à la responsabilité, de l'initié à l'initiateur, du chercheur au guide |
| « Le jour où vous étiez un, vous êtes devenus deux » | Récapitulation de la chute et de la séparation : unité originelle (image de Dieu), puis dégradation (colonne brisée) | Conscience historique et métaphysique de la condition humaine : de l'unité à la division |
| « Quand vous serez devenus deux, que ferez-vous ? » | Assumation de la dualité (intérieur/extérieur, terrestre/céleste, temporel/éternel) pour accéder à une unité supérieure | Réconciliation des opposés, intégration des contraires, unification sans confusion |