Justice et Clémence : deux mots pour une naissance

Avant-Propos

Dans le rituel d’Apprenti rectifié, les mots « JUSTICE » et « CLÉMENCE » n’apparaissent pas dans toutes les tenues, ni même dans toutes les ouvertures de Loge. Ils sont installés et illuminés uniquement les jours de réception.
Ils entourent ainsi le moment où un homme cesse d’être simple candidat pour devenir Frère : la naissance maçonnique se déroule sous ce double signe.

Ces deux transparents ne sont pas des ornements ajoutés à un décor déjà stable : ils viennent se superposer à l’architecture habituelle de la Loge, comme deux interventions explicites de la doctrine dans la scénographie.
Le candidat, puis le nouvel Apprenti, ne peuvent pas figurer la Justice et la Clémence : ils en sont jugés, éprouvés et instruits.

Le transparent de la Justice : lumière qui jaillit de la nuit

Les jours de réception, on place à l’Orient, « au‑dessus et en avant du baldaquin du trône », un transparent portant le mot « JUSTICE ».
Quelques précisions du rituel méritent d’être pesées une à une :

  • Le mot est écrit « en gros caractères, sur un fond noir ».

  • Le transparent est « sans aucun ornement ou attribut » : aucune balance, aucun glaive, aucun personnage allégorique.

  • On l’éclaire « en même temps que la Loge ».

Le fait qu’il s’agisse d’un transparent implique que la lumière vient de derrière et traverse la surface : la source n’est pas devant l’œil du Frère, mais au‑delà du voile.
Le fond noir devient alors une nuit traversée par les lettres lumineuses du mot « JUSTICE » : c’est le nom lui‑même qui émet la lumière, et non un symbole figuratif.

Ce dispositif suggère plusieurs choses :

  • La Justice n’est pas d’abord un équilibre humain, mais une instance principielle, transcendante, qui tranche dans l’opacité du monde déchu.

  • L’absence d’attributs laisse le Nom à nu : elle interdit toute réduction moralisante ou profane et renvoie à une réalité plus haute que les constructions juridiques humaines.

  • Le fait qu’on l’allume en même temps que la Loge indique que toute l’illumination rituelle est placée sous ce mot : les travaux ne s’ouvrent pas simplement « dans » la lumière, mais sous la Justice.

Placée au‑dessus du trône, la Justice domine aussi le Vénérable : le Maître préside à la Loge, mais il se tient sous ce mot qui le juge, lui et ses décisions.
Dans cette perspective, le transparent ne parle pas seulement au candidat ; il rappelle à tous les Frères que l’autorité maçonnique ne vaut que dans la mesure où elle se tient sous cette lumière‑là.

Le transparent de la Clémence : un ciel plus bas, face à la Justice

À l’Occident, derrière les Surveillants, le rituel prévoit « un autre transparent sur lequel sera écrit en gros caractères sur un fond bleu, le mot “CLÉMENCE” ».
Il précise encore :

  • ce transparent doit être placé « en face du transparent portant le mot Justice » ;

  • il sera « moins élevé que le premier » ;

  • « on l’éclairera de même en illuminant la Loge ».

On retrouve donc le même principe : lumière venant de derrière, lettres comme sources lumineuses, pas d’attribut allégorique.
Mais deux différences majeures apparaissent :

  • Le fond n’est plus noir, mais bleu : non plus la nuit opaque, mais un ciel.

  • La position n’est plus dominante, mais plus basse : la Clémence est architecturalement subordonnée à la Justice.

Le face‑à‑face des deux transparents dessine un axe net :

  • À l’Orient, en hauteur, dans la zone de la Loi, de l’Autel, du triangle lumineux portant « Et tenebrae eam non comprehenderunt », la Justice surgit de la nuit et éclaire le temple.

  • À l’Occident, à hauteur des ouvriers, près des Surveillants qui veillent sur les colonnes, la Clémence, sur fond de ciel bleu, réverbère la lumière de la Justice et en tempère les rigueurs.

Le choix d’un fond bleu pour la Clémence n’est pas anodin : là où la Justice est une lumière qui déchire les ténèbres, la Clémence baigne déjà dans un espace apaisé, pacifié.
Elle demeure pourtant pleinement dépendante de la Justice : moins élevée, elle ne peut ni l’abolir ni la contredire. Elle en est plutôt la modalité miséricordieuse, telle qu’elle doit s’exercer parmi les hommes.

La dramaturgie du premier rayon de Lumière

Ce dispositif n’est pas purement décoratif ; il s’anime au moment du « premier rayon de Lumière ».
Après son engagement et sa réception, l’Apprenti est reconduit à l’Occident, bandeau aux yeux. Le Vénérable fait alors cacher toutes les Lumières d’Ordre par des cylindres, puis ne laisse filtrer qu’une « très faible lueur ».
Le Second Surveillant desserre le bandeau, et, au coup d’Ordre du Maître, l’enlève : l’Apprenti voit pour la première fois.

1. Face à la Justice : être jugé

Tous les Frères, debout, épée pointée vers le nouvel Apprenti, l’entourent d’un cercle menaçant.
Le Second Surveillant lui montre alors, « avec son épée, le mot “JUSTICE” et les épées des Frères ».
Le Vénérable commente :

  • les lois de la Justice sont « éternelles et immuables » ;

  • celui qui refuse les sacrifices qu’elle exige « se déshonore et se perd » ;

  • les armes tournées contre lui ne sont qu’une image des remords qui le frapperaient s’il manquait à la Justice et à ses engagements.

La première expérience visuelle de l’Apprenti dans la Loge est donc une expérience de jugement : il n’est pas encore un sujet qui juge, mais un homme mis en demeure de répondre de sa parole.
Le transparent noir/lumineux, les épées, le discours du Vénérable convergent pour lui signifier que son serment n’est pas une formalité : il l’expose à un regard qui ne transige pas.

2. Face à la Clémence : devoir de pardonner

Le Vénérable frappe ensuite un coup.
Le Second Surveillant fait pivoter l’Apprenti « du côté de l’Occident » et lui montre « le mot “CLÉMENCE” ».
Le ton change :

  • « si vous avez le cœur droit et sincère, ne craignez point » ;

  • la Clémence « tempère les rigueurs de la Justice en faveur de ceux qui se soumettent généreusement à ses lois » ;

  • l’Apprenti est exhorté à « user de modération pour les autres hommes, lorsqu’ils se seront rendus coupables envers [lui] ».

La scène se conclut par une question du Second Surveillant :

  • « si vous aperceviez dans cette Loge un de vos ennemis, seriez‑vous prêt à lui pardonner ? »

Le candidat doit répondre positivement, et le Premier Surveillant signale alors au Vénérable que « l’Apprenti a subi l’épreuve de la Justice et de la Clémence ».
Le travail est déclaré « bien avancé » : non parce qu’il aurait compris intellectuellement ces mots, mais parce qu’il a accepté d’être jugé d’abord, puis de pardonner à son tour.

On voit ici la cohérence du face‑à‑face des deux transparents :

  • Justice : le Frère est placé sous la lumière qui voit tout, et confronté au poids de ses engagements.

  • Clémence : le Frère est requis de répercuter sur les autres la miséricorde dont il espère bénéficier lui‑même, s’il se soumet à la Justice.

Le corps de l’Apprenti est littéralement saisi entre ces deux pôles : rotation du bandeau vers l’Orient, puis vers l’Occident, retour enfin à l’Orient pour entendre que ce « faible rayon » n’était qu’une première esquisse de la Lumière.

Éthique rectifiée : une Justice tempérée par la Clémence

Les transparents ne se contentent pas d’impressionner le regard ; ils sont repris et traduits dans le langage des engagements et des instructions.

  • L’Apprenti promet, sur l’Évangile, de « ne jamais révéler aucun des mystères, secrets et symboles de la Franc-maçonnerie », de « se soumettre aux lois » de l’Ordre et « d’aimer tous [ses] Frères ».

  • Il s’engage à être « bienfaisant envers tous les hommes lorsque [il] pourra leur être utile ».

  • L’instruction historique lui rappelle que la Franc-maçonnerie est « une école de sagesse et de vertu qui conduit au temple de la Vérité, sous le voile des symboles ».

Dans ce cadre, la Justice n’est pas abstraite : elle se traduit en fidélité au serment, en probité, en exacte observance des lois maçonniques et civiles.
La Clémence, elle, se manifeste comme :

  • renoncement explicite à la vengeance ;

  • modération envers ceux qui se sont rendus coupables ;

  • bienfaisance active, notamment par la participation au tronc des aumônes et par l’engagement à visiter les malades par l’intermédiaire de l’Éléémosinaire.

Le Rectifié refuse donc deux écueils :

  • la rigueur sèche, qui appliquerait la Justice sans souci de la conversion de la personne ;

  • la fausse indulgence, qui oublierait les exigences de la Justice au nom d’une clémence mal comprise.

Dans la scène du premier rayon de Lumière, cela se voit très simplement :

  • Si l’Apprenti se contentait d’espérer la Clémence sans accepter la Justice ni ses sacrifices, il serait ce « lâche » dont parle le Vénérable : celui qui se perd.

  • S’il invoquait la Justice pour refuser tout pardon à son ennemi, il se disqualifierait lui‑même de la Clémence qu’il demande pour lui‑même.

La rectification consiste à tenir ensemble les deux transparents : le Frère accepte d’être jugé et de se juger lui‑même à la lumière de ses engagements, mais il s’interdit de transformer la Justice en vengeance, parce qu’il doit lui‑même user de Clémence.

Une brève ouverture traditionnelle

Le rituel rappelle que l’Ordre se réfère à la « sainte Religion chrétienne », comprise comme religion primitive donnée à l’homme « à l’origine des temps », dont le Christ est la pierre angulaire et qui appartient en droit à tous les peuples.
La Franc‑maçonnerie rectifiée se présente comme dépositaire de cette tradition plus ou moins dégradée dans l’histoire, qu’elle travaille à retrouver et à vivre.

Dans cette perspective, le couple Justice/Clémence ne relève pas d’une invention conceptuelle isolée : il s’inscrit dans la grande dialectique Loi/Grâce, Justice/Miséricorde, mais traduit dans un langage de lumière, d’espace et de gestes.

Les deux transparents ne sont pas des thèses doctrinales ; ce sont deux sources de lumière qui se font face au‑dessus du corps de l’Apprenti.
Entre elles, le Frère apprend à vivre une Justice qui n’abdique jamais, et une Clémence qui ne se lasse pas.

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