Hiram bronzier et Maître architecte : une incohérence… apparente

Introduction

Pour qui lit attentivement la Bible et les rituels du Rite Écossais Rectifié, une difficulté saute aux yeux.
D’un côté, l’Écriture présente Hiram comme un artisan bronzier, spécialiste des travaux métalliques du Temple de Salomon. De l’autre, la tradition maçonnique – et plus encore le RER – en fait “l’architecte le plus célèbre de l’univers”, chef de tous les ouvriers et modèle du Maître. À cela s’ajoute une autre tension : dans nos rituels, on dépouille le récipiendaire de ses métaux au premier grade, on l’éprouve par les métaux au second, Willermoz a écarté Tubalcaïn pour se démarquer de la métallurgie profane… mais il conserve au sommet un Maître qui n’est autre qu’un bronzier. Incohérence ? Contradiction ? En réalité, cette tension est un ressort symbolique majeur du RER.

1. Ce que dit la Bible : un artisan, pas un architecte

  • Dans le Premier Livre des Rois, Hiram est présenté comme “un homme habile, rempli de sagesse, d’intelligence et de connaissance pour faire tous les ouvrages en bronze”. Il réalise notamment les colonnes Jakin et Boaz, la mer de bronze et les éléments décoratifs métalliques du Temple.

  • Les Chroniques confirment son rôle d’artisan exceptionnel, capable de travailler l’or, l’argent, le bronze et d’autres matières, mais toujours dans l’ordre de l’exécution.

  • Quant aux “plans” du Temple, ils sont explicitement d’origine divine : Dieu les donne à David, qui les transmet à Salomon. Le véritable Architecte, au sens strict, est donc le Seigneur lui-même.

Historiquement, Hiram n’est donc pas l’architecte du Temple, mais le maître-artisan chargé de mettre en œuvre les parties métalliques et décoratives d’un plan déjà établi.

2. Pourquoi les rituels l’appellent “architecte”

Si les rituels font d’Hiram un “architecte”, ce n’est pas par ignorance du texte biblique, mais par un choix symbolique délibéré.

D’abord, la Maçonnerie a besoin d’un Maître humain, visible, qui soit à la fois :

  • dépositaire de la Parole,

  • chef des travaux,

  • modèle de fidélité jusqu’au martyre.

On ne peut pas faire mourir Dieu, ni même le roi Salomon. La tradition concentre donc sur Hiram – déjà loué pour sa sagesse et son savoir-faire – les fonctions du Maître-type. Le terme “architecte” n’est plus pris dans le sens technique moderne, mais comme désignation d’un archétype : l’homme qui reçoit un plan supérieur, le comprend et l’ordonne dans la matière.

Ensuite, dans la perspective du RER, Hiram devient la figure de l’intelligence créatrice à l’œuvre dans le monde. Dieu demeure le Grand Architecte de l’Univers, source du plan. David et Salomon en sont les réceptacles royaux. Hiram, lui, est l’agent qui traduit ce plan dans la réalité concrète des formes. C’est à ce titre – comme médiateur entre l’idée et l’exécution – qu’il peut être appelé “architecte”.

3. Les métaux au RER : de Tubalcaïn à Hiram

La difficulté s’accentue si l’on se souvient du traitement très rigoureux des métaux dans le RER :

  • Au premier grade, on retire au candidat ses métaux. Il doit renoncer à placer sa confiance dans les richesses, les armes et les pouvoirs d’ici-bas pour entrer “nu” dans la quête de la Vérité.

  • Au second grade, les voyages sont organisés autour des métaux et des outils : l’homme apprend à les ordonner, à les moraliser, mais ils restent encore épreuves et obstacles.

  • Dans cette logique, Willermoz a pris soin d’écarter Tubalcaïn, le forgeron biblique de la lignée de Caïn, symbole d’une maîtrise technique ambiguë, liée aux armes et à la violence.

Pourquoi, dans ce contexte, conserver un Maître bronzier au sommet du système initiatique ?

La réponse tient à la différence de statut symbolique entre Tubalcaïn et Hiram :

  • Tubalcaïn incarne la métallurgie au service de la cité déchue, de la puissance humaine autonome. Il représente l’homme qui utilise la matière à son profit.

  • Hiram, lui, exerce son art uniquement au service du Temple. Son savoir-faire n’est pas neutre : il est consacré. Les métaux qu’il façonne deviennent colonnes, vasques et ornements d’un édifice voué à la gloire de Dieu.

Là où Tubalcaïn symbolise l’homme qui se sert du métal, Hiram figure l’homme qui met le métal au service de l’Œuvre sacrée.

4. La transmutation symbolique : du métal profane au métal consacré

Le RER met en scène un véritable itinéraire :

  • Aux deux premiers grades, les métaux représentent l’état de l’initié lui-même : lourdeur, passions, convoitises, attachement au monde sensible. On les retire, on les éprouve, on apprend à s’en détacher.

  • Au grade de Maître, la question n’est plus de fuir la matière, mais de la transfigurer. Hiram, même bronzier, ne personnifie plus la matière brute : il représente l’intelligence fidèle qui ordonne cette matière selon un plan divin et, surtout, qui accepte de mourir plutôt que de trahir ce plan.

L’“incohérence” apparente devient alors un enseignement :

  • Ce qui est condamné, ce ne sont pas les métaux en tant que tels, mais l’usage profane qui en est fait.

  • Hiram montre que même le domaine le plus marqué par la densité matérielle – le bronze, le métal – peut être sanctifié lorsqu’il est entièrement remis au service du Temple.

  • Le Maître maçon n’est pas celui qui méprise la matière, mais celui qui la reçoit, la maîtrise et l’offre, lui-même compris, à la volonté du Grand Architecte.

5. Une tension voulue, non une contradiction

Ce qui pouvait sembler incohérent au premier regard – “retirer les métaux” puis ériger un bronzier en architecte – apparaît alors comme une tension volontairement assumée par le RER.
Elle permet de dire deux choses à la fois :

  • l’initié doit apprendre à se détacher des séductions du monde métallique (richesse, pouvoir, violence) ;

  • mais il ne s’agit pas de fuir la matière, il s’agit de la transfigurer, comme Hiram, en l’ordonnant à la construction du Temple.

Si Tubalcaïn est écarté, c’est parce qu’il représente la maîtrise technique séparée de Dieu. Si Hiram est gardé et élevé au rang d’“architecte”, c’est parce qu’il incarne, dans sa propre vie, la seule issue possible pour l’homme : mettre toutes ses capacités, y compris les plus “métalliques”, au service de l’Œuvre divine, et accepter d’y laisser sa vie plutôt que de trahir la Parole.

Ainsi, l’incohérence n’est qu’apparente : le bronzier Hiram, dépouillé de tout usage profane du métal, devient le signe que même ce qui semblait le plus loin de la lumière peut être intégré et consacré dans la construction du Temple intérieur.

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