Le Frère Introducteur
I. Les deux tableaux du cabinet de Refléxion
1. Disposition rituelle
Le rituel prévoit que la chambre de préparation soit éclairée par une seule lampe, placée devant deux tableaux de même format, superposés et recouverts d’un carton ou d’un rideau.
Sur le premier se lit un texte en lettres d’or sur fond noir ; sur le second, une tête de mort et deux os en sautoir, avec des inscriptions en caractères argentés.
Le Frère Proposant découvre le premier tableau lorsqu’il laisse le candidat seul, tandis que le Frère Préparateur enlèvera le premier pour montrer la tête de mort à la fin de son entretien.
2. Le premier tableau : appel à la conversion intérieure
Le texte du premier tableau commence par situer le candidat dans une « solitude apparente », tout en l’invitant à ne pas croire qu’il soit seul.
Séparé des autres hommes, enfermé en lui‑même, il est invité à chercher « s’il est un être qui soit plus près de toi que Celui dont tu tiens l’existence et la vie » : c’est une mise en présence implicite de Dieu, mais sous la forme de la quête intérieure.
Le tableau souligne ensuite la distance qui sépare l’homme de son Principe : « tu es bien éloigné de Lui », et propose un chemin de retour « par tes désirs et par ta soumission à Ses lois ».
On y lit déjà les thèmes qui structureront la marche de l’Apprenti : travail pénible, recherche, persévérance, souffrance acceptée ; la question « Y es‑tu bien décidé ? » place la liberté du candidat au centre du dispositif.
L’ensemble se conclut sur un encouragement : « le temps est court, tes peines seront passagères ; mais la récompense est assurée », et sur l’annonce d’un « guide sûr et fidèle » qui sera donné à celui qui se consacre généreusement à cette carrière difficile.
Le premier tableau est donc une véritable exhortation à la conversion : il ne montre pas encore la mort, mais prépare l’intelligence et la volonté à consentir à une transformation radicale.
3. Le second tableau : la mort qui répare la vie
Lorsque le Préparateur a interrogé le candidat sur ses motifs, ses croyances, ses réponses aux trois questions d’ordre, et après l’engagement préliminaire, il enlève le premier tableau pour découvrir le second.
On y voit une tête de mort sur deux os en sautoir, avec cette inscription au‑dessus : « Tu viens de te soumettre à la mort », et, au‑dessous : « La vie était souillée, mais la mort a réparé la vie ».
La séquence rituelle est significative : le candidat n’est confronté à cette image que lorsqu’il a déjà manifesté sa volonté libre, ses dispositions, et accepté un premier engagement de secret.
La mention « tu viens de te soumettre à la mort » ne décrit pas une mort encore à venir, mais l’acte intérieur déjà accompli : par son consentement, l’homme a accepté de mourir à sa vie profane.
La formule « la vie était souillée, mais la mort a réparé la vie » s’inscrit dans la doctrine propre du RER, marquée par la théologie de la Chute et de la Réintégration : l’humanité est dégradée, mais non détruite, et la mort – comprise ici à la fois comme mort du Christ, Grand Réparateur, et comme mort symbolique de l’impétrant – devient passage obligé vers la restauration.
Elle répond en écho à la devise ADHUC STAT figurant sur le tableau de Loge : la colonne est brisée, mais sa base demeure solide, susceptible d’être relevée.
II. Une dramaturgie encadrée par la Justice et la Clémence
1. Le temple sous le double signe Justice / Clémence
La décoration de la Loge d’Apprenti prévoit, au‑dessus du trône du Vénérable, un transparent portant le mot « JUSTICE » en gros caractères sur fond noir, éclairé les jours de réception.
À l’Occident, vis‑à‑vis de ce premier, un second transparent porte le mot « CLÉMENCE » sur fond bleu, moins élevé que le premier, mais également illuminé.
Le candidat qui sortira du cabinet de préparation pour entrer dans le Temple passera ainsi d’un espace sombre marqué par la mort à un espace où la Justice divine se manifeste, mais toujours en tension avec la Clémence.
Les tableaux du cabinet, en annonçant la mort réparatrice, préparent déjà cette dialectique : si la vie est souillée, c’est au nom de la justice ; si la mort la répare, c’est par un excès de miséricorde.
2. Les épreuves du Second Surveillant
Dans le déroulement de la réception, le Second Surveillant reçoit la charge d’annoncer au candidat la rigueur des épreuves : glaive sur le cœur, rappel de la possibilité de reculer, évocation des dangers encourus s’il trahit ses engagements.
Lors des voyages, il constate que le récipiendaire est encore « bien loin de la bonne voie » et décrit les ténèbres qui l’environnent, de façon à susciter chez lui crainte salutaire et sérieux.
Ces interventions verbales donnent à la mort symbolique une tonalité dramatique très forte, qui pourrait devenir intimidante ou décourageante, si elle n’était pas contrebalancée par une autre présence.
C’est ici qu’intervient la figure du Frère Introducteur, véritable « visage humain » de la Clémence au milieu de la dramaturgie de la Justice.
III. Le Frère Introducteur, guide doux et vigilant

1. Un guide « toujours prêt »
Après le rapport du Préparateur, le Vénérable demande que l’on envoie au candidat « un Frère instruit pour lui servir de guide » ; il répond alors : « un guide est toujours prêt » et désigne le Frère Introducteur.
Celui‑ci est choisi parmi les Frères expérimentés, capables d’inspirer confiance au récipiendaire et de ne rien exiger d’arbitraire.
L’Introducteur se présente au candidat sans décor éclatant, comme un Frère qui se tient à ses côtés plutôt qu’au‑dessus de lui.
Il lui rappelle que rien ne lui sera demandé de contraire à la religion, aux lois civiles, ni à ses devoirs envers ses semblables ; il sollicite sa parole d’honneur et lui explique le sens du bandeau qu’il va recevoir.
2. Une présence de douceur et de protection
Dès la sortie de la chambre de préparation, c’est l’Introducteur qui prend physiquement en charge l’impétrant : il lui donne la main, le conduit avec précaution, veille à ce qu’il ne heurte aucun obstacle.
Les instructions soulignent que, dans tous ses gestes, il doit user de douceur et de prévenance, afin que le candidat ne soit ni effrayé, ni rebuté.
Pendant les voyages, l’Introducteur avertit le récipiendaire des marches, des changements de direction, des épreuves des éléments ; il règle la distance au feu, la durée de l’exposition, l’intensité des émotions, de sorte que l’épreuve soit sensible mais jamais dangereuse.
Lorsqu’il se tient à côté du candidat au moment où l’épée est dirigée sur son cœur, sa main posée sur l’épaule ou sur le bras rappelle silencieusement qu’il n’est pas livré à une violence aveugle, mais accompagné dans un rite qu’il a librement accepté.
3. Contrepoint de la parole sévère
On pourrait dire que le Second Surveillant expose la Loi et ses exigences, tandis que l’Introducteur en manifeste la miséricorde : justice sans ménagement d’un côté, fraternelle sollicitude de l’autre.
Le diptyque JUSTICE / CLÉMENCE, visible par l’assemblée, trouve ainsi sa traduction concrète dans la co‑présence de ces deux figures pendant la réception.
L’Introducteur n’annule pas les paroles du Surveillant, mais il les encadre : par ses paroles rassurantes, sa proximité physique et la constance de sa présence, il permet au candidat de traverser les épreuves sans se laisser dominer par la peur.
La mort symbolique exigée par le Rite n’est pas un abandon à la terreur, mais une entrée confiante dans une pédagogie de réparation.
4. Jusqu’au premier coup sur la pierre brute
Le rituel précise que l’Introducteur ne doit pas quitter le récipiendaire durant toute la cérémonie : il l’accompagne dans les voyages, au bas des marches de l’Autel, pendant la prière et l’engagement, au moment où il reçoit la Lumière, puis lors de la remise des signes et du tablier.
Ce n’est qu’une fois que le nouveau Frère a exécuté son premier travail en frappant « en Apprenti » sur la pierre brute figurée au tapis de Loge qu’il se retire à sa place.
Ce retrait n’est pas un abandon, mais un signe : le guide disparaît au moment précis où l’Apprenti commence son œuvre personnelle de taille de la pierre, c’est‑à‑dire la transformation de lui‑même.
La fonction de l’Introducteur était de conduire hors du monde profane jusqu’au seuil du travail ; désormais, c’est à l’Apprenti, appuyé sur la communauté entière de la Loge, de poursuivre le chemin.
Conclusion ouverte
Les deux tableaux du cabinet de préparation, la dialectique Justice / Clémence dans la Loge et la figure du Frère Introducteur dessinent, au grade d’Apprenti du RER, une pédagogie spirituelle d’une grande cohérence.
Loin de se contenter d’un décor impressionnant, le Rite met en scène une véritable théologie de la mort réparatrice : la vie souillée doit passer par la mort pour être restaurée, mais cette mort est toujours accompagnée par un guide fraternel, reflet discret du « rayon de Lumière inné en l’homme » évoqué par l’instruction morale.
Frère Introducteur,
Ce soir encore, un homme se tiendra à ton bras pour franchir un seuil qu’il ne connaît pas.
Il ne verra ni le Temple, ni les Frères, ni les symboles qui l’environnent ; il ne percevra que la pression de ta main, le timbre de ta voix, le rythme de tes pas.
Pour lui, la Franc‑Maçonnerie rectifiée commencera par ta présence.
Souviens‑toi que tu es donné à cet homme comme le « guide sûr et fidèle » promis dans le premier tableau du cabinet de préparation.
Il vient de lire que pour parvenir au « heureux terme » il devra « chercher, persévérer et souffrir », mais qu’un guide lui sera accordé s’il se dévoue généreusement.
Quand tu te présenteras à lui, tu es la réponse concrète à cette promesse : non pas un maître qui domine, mais un frère qui marche à côté.
Ton premier devoir est de recevoir sa confiance.
Tu lui rappelles qu’aucun engagement ne lui sera demandé contre sa religion, contre les lois, ni contre l’honneur.
Tu lui demandes sa parole d’homme, et tu déposes en échange la tienne : tu ne le livreras à aucune violence, tu éloigneras tout danger inutile, tu seras attentif à chacun de ses pas.
Pendant qu’il a les yeux bandés, tu deviens pour lui la seule image possible du Rite.
S’il trébuche, c’est toi qu’il sentira le retenir ; s’il hésite, c’est ta voix qui l’invitera à avancer ; s’il craint de reculer, ce sera ton assurance calme qui lui donnera la force de continuer.
Au milieu des tonnerres, des bruits, du glaive posé sur son cœur, il doit pouvoir se dire : « Je ne suis pas seul, un frère veille sur moi. »
Tu entends les paroles parfois sévères du Second Surveillant, tu vois la tête de mort et tu connais la réalité de la mort symbolique à laquelle cet homme vient de se soumettre.
Mais ta fonction est de manifester la « Clémence » qui fait face à la « Justice » dans la Loge : tu ne diminues pas la gravité de l’épreuve, tu en adoucis la traversée.
Tu es la main de la fraternité au cœur même de la rigueur willermozienne.
Interroge‑toi, Frère Introducteur :
Ta main est‑elle vraiment ferme, mais douce ?
Ton pas est‑il réglé sur celui du récipiendaire plutôt que sur le tien ?
Ta parole est‑elle claire et précise, sans ironie, sans dureté inutile ?
Tes gestes sont‑ils mesurés, toujours respectueux de la pudeur, de la sensibilité, de l’histoire de cet homme que tu ne connais pas encore ?
Souviens‑toi que tu ne le quitteras qu’au moment où il frappera pour la première fois « en Apprenti » sur la pierre brute.
Jusque‑là, tu es pour lui comme ce « rayon de Lumière inné en l’homme » dont parle l’instruction morale : une indication intérieure qui ne force pas, mais qui oriente, soutient, rassure.
Quand tu reprendras enfin ta place en Loge, ton œuvre sera accomplie : tu auras conduit un homme vivant jusqu’au seuil de sa mort symbolique, puis jusqu’au commencement de son propre travail.
Demande au Grand Architecte que ta charge ne soit jamais pour toi une simple fonction technique.
Qu’elle demeure une véritable diaconie fraternelle : accompagner, protéger, encourager celui qui, pour la première fois, confie sa vie à la Maçonnerie rectifiée.
Alors, sans bruit, ton rôle aura participé à cette promesse inscrite dans le cabinet : « la vie était souillée, mais la mort a réparé la vie. »
