Être éternel et infini...

1. Une prière au cœur de l’ouverture de la Loge

Dans la plupart des rites « théistes » ou « spiritualistes », l’ouverture de la Loge commence par une adresse au Grand Architecte de l’Univers. Cette adresse, appelée prière ou invocation selon les rituels, place les travaux « à la gloire » de ce Principe créateur. De nombreux textes rituels, notamment francophones du XVIIIᵉ siècle d’esprit chrétien, témoignent de cette pratique, où l’on s’adresse à Dieu comme Créateur, Providence et source de toute lumière.

Dans certaines formes du Régime Écossais Rectifié, l’invocation (commençant par « Grand Architecte de l’Univers, Être éternel et infini... ») a été largement reprise et commentée ; on en retrouve des fragments dans des méditations maçonniques et des prières contemporaines qui reprennent les mêmes thèmes : Dieu comme bonté, justice, vérité, créateur par la Parole, et source du « vrai bonheur ». Cette prière sert alors de seuil : elle transforme un simple rassemblement d’hommes en Temple vivant, placé sous le regard d’un Dieu personnel.

2. Le Grand Architecte et le Dieu de la Bible hébraïque

L’expression « Grand Architecte de l’Univers » est relativement récente, popularisée dans la franc-maçonnerie spéculative à partir du XVIIIᵉ siècle, mais elle renvoie à un Dieu déjà bien connu : le Créateur biblique. Dans la Bible hébraïque, Dieu est celui qui « crée » (bara) le ciel et la terre, qui « dit » et la chose existe, comme au premier chapitre de la Genèse où l’Univers jaillit de la Parole divine.

L’invocation maçonnique reprend explicitement cette théologie du Verbe : Dieu y est décrit comme celui qui, « par [sa] parole toute-puissante [...] a donné l’être à tout ce qui existe ». Cette formulation se situe dans la continuité directe de la tradition juive qui voit en Dieu l’Unique créateur et régisseur du monde, et elle rejoint la lecture juive classique du Shema Israël, où le premier verset — « Écoute, Israël, l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est Un » — proclame le monothéisme absolu et l’unicité de ce Dieu créateur.

Ainsi, quand la Loge invoque le Grand Architecte, elle s’adresse, dans ce cadre, au même Dieu que celui du Deutéronome : un Dieu unique, transcendant, dont la volonté ordonne l’univers et dont l’intelligence en garantit l’harmonie.

3. Le Shema Israël comme clé de lecture de l’invocation

Le Shema Israël, composé de trois passages bibliques (Deutéronome 6:4-9 ; 11:13-21 ; Nombres 15:37-41), est le cœur de la prière juive quotidienne. Le premier verset, « Écoute, Israël, l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est Un », est compris comme la profession de foi fondamentale du judaïsme, affirmant que Dieu est absolument Un, sans division ni rival.

L’invocation maçonnique partage avec ce texte plusieurs axes majeurs :
– Elle s’adresse à un Dieu personnel qui « entend » les prières et bénit les travaux, exactement comme le Dieu d’Israël répond à ceux qui l’invoquent.
– Elle insiste sur l’universalité : les frères prient « pour eux-mêmes et pour tous les autres hommes », ce qui rappelle la manière dont certains prophètes lisent le Shema comme une annonce d’un temps où le Dieu d’Israël sera reconnu par les nations.

Enfin, le Shema commande d’aimer Dieu « de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force », demandant une implication totale de l’être humain. Or, dans l’invocation, on demande que le Temple soit « un asile pour la vertu, un rempart impénétrable au vice, et le sanctuaire de la vérité », afin d’y trouver le « vrai bonheur ». Cette demande implique, de facto, une conversion de tout l’être : le cœur (fraternité et paix), l’âme (vertu et vérité) et la force (résistance au vice). La prière maçonnique peut donc être lue comme une réponse pratique à l’appel du Shema : ordonner toute la vie autour de l’Un.

4. Les trois piliers : Sagesse, Beauté, Force et Arbre de Vie

L’un des passages les plus riches de l’invocation est celui qui mentionne le Temple « fondé sur la sagesse, décoré par la beauté et soutenu par la force ». Ces trois termes ont une longue histoire maçonnique, mais ils trouvent aussi un éclairage puissant dans la Kabbale.

Dans la tradition kabbalistique, l’Arbre de Vie (Etz HaHaïm) représente les lois de l’Univers et les attributs divins sous la forme de dix sefirot, disposées sur trois colonnes : Miséricorde (droite), Rigueur (gauche) et Équilibre (centre). Chaque sefirah exprime une qualité divine : Sagesse (Chokhmah), Intelligence (Binah), Bonté (Chesed), Rigueur (Gevurah), Beauté/Harmonie (Tiferet), etc.

On peut alors proposer une lecture symbolique :
– La Sagesse qui fonde le Temple rappelle Chokhmah/Binah, ces puissances d’intelligence et d’ordonnancement par lesquelles Dieu conçoit et structure le monde. C’est par cette Sagesse que l’Univers est intelligible ; de même, la Loge se fonde sur une recherche de sens.
– La Beauté qui décore le Temple renvoie naturellement à Tiferet, sefirah de l’équilibre et de l’harmonie, située au centre de l’Arbre. Tiferet est souvent comprise comme le cœur, où se réconcilient bonté et justice. Dans le Temple maçonnique, la Beauté symbolise l’harmonie fraternelle, l’élégance des rites, la juste mesure.
– La Force qui soutient le Temple évoque Gevurah, la rigueur, la capacité à tenir bon, à maintenir la structure contre le chaos. C’est la force morale, la discipline intérieure, sans laquelle aucun édifice spirituel ne tient debout.

Ainsi, le Temple dont parle l’invocation n’est pas seulement un bâtiment symbolique : c’est le reflet, à l’échelle humaine, de l’Arbre de Vie lui-même. Construire ce Temple, c’est aligner peu à peu son intelligence (Sagesse), son cœur (Beauté) et sa volonté (Force) sur les qualités divines que la Kabbale cartographie.

5. Le Temple, du Jérusalem biblique au sanctuaire intérieur

Dans la Bible, le Temple de Jérusalem est le lieu où réside le Nom de Dieu, où la Présence (Shekhina) se manifeste sur l’Arche de l’Alliance. Sa destruction a conduit, dans la tradition juive, à une intériorisation progressive du Temple : la prière, l’étude de la Torah, la maison, puis le cœur humain deviennent des substituts spirituels au sanctuaire perdu. La Kabbale a intensifié ce mouvement, en présentant la vie intérieure comme le véritable espace de la rencontre avec Dieu.

L’invocation maçonnique s’inscrit dans cette dynamique : le Temple qu’on entreprend d’« élever pour [sa] gloire » n’est pas un troisième Temple matériel, mais un espace sacré fait de pierres vivantes — les membres de la Loge — et surtout de la transformation intérieure de chacun. Quand il est dit que ce Temple doit être « un séjour de paix et d’union fraternelle, un asile pour la vertu », c’est bien la communauté humaine et le cœur de chaque frère qui sont visés. On retrouve ici l’idée kabbalistique que l’Arbre de Vie n’est pas seulement une carte cosmologique, mais un véritable chemin de transformation intérieure : gravir les sefirot, c’est transformer son être pour se conformer davantage à la Volonté divine.

De ce point de vue, l’invocation maçonnique devient une liturgie de la reconstruction : elle demande que le Temple intérieur, détruit par l’égoïsme, la discorde et le mensonge, soit rebâti comme sanctuaire de la vérité et de la vertu. On est très proche de la notion de tikkoun, la « réparation », chère à certains courants kabbalistiques.

6. Autres rites, mêmes intuitions

Si le texte exact de l’invocation varie selon les rites, l’intuition de fond est largement partagée. Dans des prières maçonniques d’esprit français du XVIIIᵉ siècle, on trouve déjà des formules s’adressant au « Grand Architecte de l’Univers » en le priant de faire « voir la Lumière » aux frères, de les conduire dans la voie de la sagesse et de la paix.

Au Rite Écossais Ancien et Accepté, les rituels classiques d’ouverture font proclamer : « À la gloire du Grand Architecte de l’Univers », souvent suivi d’une courte prière ou d’une méditation sur la lumière, la vérité et la fraternité. Le texte y est plus bref, moins explicite sur les piliers, mais l’idée d’un Principe créateur ordonnant l’Univers y est bien présente. D’autres rites plus déistes, notamment certains Rite Français modernes, préfèrent une formule plus neutre, mais le cœur symbolique — un Dieu architecte, une œuvre à construire, une transformation intérieure — reste analogue.

La spécificité de la tradition rectifiée réside surtout dans son articulation explicite à une théologie issue du christianisme et aux grands thèmes de la Réintégration : l’homme est une créature déchue appelée à retrouver son état premier par un travail de régénération, travail que le Temple et ses piliers figurent de manière très directe. Mais même lorsque ces références ne sont pas verbalisées, la structure même de l’invocation maçonnique reste compatible avec une lecture biblique et kabbalistique.

7. Une prière pour aujourd’hui

Pour un lecteur non initié, cette invocation peut être reçue comme une simple prière adressée à Dieu : on y trouve l’affirmation de l’unicité divine, la reconnaissance d’un Univers ordonné, la demande d’être guidé dans la paix, la vertu et la vérité. Pour un lecteur familier de la Bible hébraïque et de la Kabbale, elle devient un texte à plusieurs niveaux, où se répondent le Shema Israël, l’Arbre de Vie et la figure du Temple.

Dans un contexte contemporain marqué par la dispersion, cette prière rappelle que l’essentiel n’est pas tant l’appartenance à un système que l’orientation du cœur : se laisser fonder par la Sagesse, orner par la Beauté et soutenir par la Force, pour que le « vrai bonheur » — compris comme union avec la Source — puisse être goûté dès ici-bas. À ce titre, l’invocation au Grand Architecte n’appartient pas seulement aux Loges : elle appartient à tous ceux pour qui la vie est un chantier sacré, et le monde, un Temple en voie de restauration.

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