Les Elus Coëns
Les Élus Coëns : Grades, Pratiques Théurgiques, Liens Kabbalistiques et Héritage dans le Rite Écossais Rectifié

L'Ordre des Chevaliers Maçons Élus Coëns de l'Univers, fondé par Martinès de Pasqually au milieu du XVIIIe siècle, représente un sommet de l'illuminisme maçonnique français. Ce rite initiatique, apparu vers 1754-1767, fusionne franc-maçonnerie symbolique et théurgie opérative pour réaliser la "réintégration des êtres" dans leur état primordial divin. Ses grades hiérarchisés, rituels complexes impliquant invocations angéliques et conjurations démoniaques, et son imprégnation de traditions hébraïques et kabbalistiques en font un système unique. Influençant le martinisme et surtout le Régime Écossais Rectifié (RER) via Jean-Baptiste Willermoz, les Élus Coëns transcendent la simple maçonnerie pour viser une restauration cosmique sacerdotale.
Structure des Grades
L'ordre se divise en classes progressives, entremêlant maçonnerie bleue, porche coën et temple intérieur, culminant en une classe secrète pour les théurges. La maçonnerie symbolique forme la base : Apprenti, Compagnon et Maître Maçon, souvent occultés dans les branches ultérieures mais essentiels pour ancrer l'initié dans les mystères opératifs. Suit le "porche" coën : Apprenti Coën (premières purifications), Compagnon Coën et Maître Élu Coën (ou Maître Parfait Élu sous bande noire), introduisant la doctrine secrète via catéchismes allusifs à la réintégration.
La classe du "Temple" élève l'initié : Grand Maître Élu Coën (ou Grand Architecte), initiant aux opérations spirituelles ; Grand Élu de Zorobabel (ou Chevalier d'Orient), évoquant la reconstruction templière post-exil ; et Commandeur d'Orient (ou Apprenti Réau-Croix), grade préparatoire sans cérémonie formelle mais exigeant des théurgies avancées pour mériter l'ordination suprême. Enfin, le Réau-Croix (ראו-צל, "voyant de la Croix"), réservé aux opérants confirmés, confère le sacerdoce théurgique complet. Certains auteurs recensent 9 à 11 degrés, évoluant avec l'ordre, sous un Tribunal Souverain régi par Pasqually et ses successeurs.
Pratiques et Rituels Théurgiques
Les rituels coëns, préservés dans des manuscrits rares comme le Grand Manuscrit d'Alger (découvert par Robert Ambelain) ou les instructions de 1767-1768, transcendent les grades symboliques pour des opérations "saintes magiques". L'Apprenti Coën subit une réception dramatique : étendu au centre d'un cercle confiné (tête à l'Occident, pieds à l'Orient, genoux pliés), entouré de vases de feu, terre pétrie et eau, il endure "tourments" simulés par éclairs, tonnerre et fardeaux, symbolisant l'assaut des génies malins. Le Vénérable Maître trace des lettres hébraïques effacées tour à tour, ne gardant que la branche de saule renversée, marquant la victoire sur le chaos.
À partir du Chevalier d'Orient, les pratiques s'intensifient : prières d'expiation, fumigations (plantes psychotropes incluses), positions astrales précises, et conjurations adressées à Lucifer, Belzébu, Barrau et Léviathan pour les "molester" et conjurer. Le Réau-Croix opère le "culte primitif" : sacrifices symboliques comme le dépiautage et crémation d'une tête de chevreuil (ou agneau noir)—yeux, cervelle, langue brûlés sur autel—pour invoquer manifestations lumineuses ("passes" ou "intellects"), signes d'anges confirmant la réconciliation. Ces chaînes rituelles, dans temples aménagés avec autels et instruments kabbalistiques, visent non le profit matériel mais l'union mystique, protégeant contre influences néfastes via pureté intentionnelle.
Liens avec les Traditions Hébraïques et Kabbalistiques
Les appellations hébraïques—"Coëns" (כֹּהֲנִים, prêtres lévitiques), "Réau-Croix" (ראו-צל, visionnaire prophétique), Zorobabel (זְרֻבָּבֶל, restaurateur du Temple)—ancrent l'ordre dans un sacerdoce primitif, adapté au christianisme. Pasqually, potentiellement issu de marranes sépharades, revendique une filiation suprahumaine via kabbale chrétienne : émanations séphirotiques (En-Soph comme Unité primordiale), noms divins (2400 anges dans son registre), et hiéroglyphes comme lettres hébraïques tracées dans l'air. Sa cosmogonie—chute luciférienne piégée en matière, mission adamique de réintégration—échoe la shevirat ha-kelim (bris des vases) louriane et tikkoun (réparation), où l'homme, agent divin, confronte esprits prévaricateurs comme cohen temple cosmique.
Rituels intègrent permutations de lettres (22 voies de sagesse), invocations pythagoro-kabbalistiques et exorcismes talmudiques christianisés, distinguant karaïsme mystique (esséniens, hassidisme) du judaïsme légaliste. Pasqually synthétise ainsi Torah ésotérique orale et évangile intérieur, faisant des Élus Coëns exégètes judéo-chrétiens.
Comparaisons avec le Régime Écossais Rectifié
Le RER, forgé par Willermoz au Convent des Gaules (1778), naît de la doctrine coën épurée : réintégration comme fondement maçonnique primitive, mais théurgie écartée au profit d'une intériorisation morale-chrétienne. Là où les Coëns opèrent rites physiques (cercles, sacrifices) pour communications visibles, le RER privilégie symbolisme chevaleresque (Stricte Observance templière) et vertus cardiaques, grades comme Écossais de Saint-André orientés vers "science de l'Homme" orthodoxe. Willermoz, ordonné Réau-Croix en 1768, transfère l'aspiration cosmique sans magie, évitant dangers soulignés par Saint-Martin (imagination vive menant à illusions).
Cette rectification harmonise martinésisme avec maçonnerie continentale : Coëns comme voie opérative extrême, RER comme équilibre mystique-intellectuel, préservant Église intérieure contre décadence templière ou déisme. Tension persiste—théurgie coënne vs. moralisme rectifié—mais unité doctrinale réintégrative unit les deux.
Héritage et Conclusion
Réveillé au XXe siècle par Ambelain via manuscrits comme Alger, l'ordre inspire martinisme contemporain, occultisme (Papus, Guaita) et études ésotériques. Ses grades et rituels, gardant sel kabbalistique, rappellent une maçonnerie théurgique où hébreu primordial confronte chaos pour sabbat terrestre. Face au RER institutionnel, les Élus Coëns incarnent urgence opérative d'une réintégration active, reliant Temple de Salomon à Croix rédemptrice.
