Du Triangle De L’Orient À L’étincelle Du Maître
- 1. Le delta lumineux au premier grade : triangle, dais et devise johannique
- 2. Fonctions symboliques du delta dans l’architecture rectifiée du Rite
- 3. Le drame du troisième grade : mort d’Hiram et retrait de la Parole
- 4. La lame d’or triangulaire : étincelle du delta au tombeau
- 5. Ouverture vers le Maître Écossais de Saint‑André : la lame nommée
1. Le delta lumineux au premier grade : triangle, dais et devise johannique
Le rituel d’Apprenti du Régime Écossais Rectifié décrit très précisément le triangle de l’Orient, souvent appelé « delta lumineux » dans le langage courant. Sur le mur oriental, à la hauteur d’environ six pieds au‑dessus du gradin, « et cependant en dessous du dais », doit être représenté un triangle équilatéral, sur fond bleu, d’où « des rayons de lumière sortent par ses trois côtés ». À l’intérieur ou au voisinage immédiat du triangle, le texte prescrit la devise latine tirée du Prologue de saint Jean : « ET TENEBRAE EAM NON COMPREHENDERUNT ».
Deux points méritent d’être soulignés :
Le rituel ne dit pas que le triangle est lui‑même une surface uniformément lumineuse ; il précise que ce sont des rayons de lumière qui sortent par les trois côtés, sur un fond bleu. La lumière émane de la figure, elle n’est pas confondue avec elle.
Le positionnement sous le dais inscrit le triangle dans une hiérarchie verticale : le dais figure la présence royale/transcendante, tandis que le delta, immédiatement en dessous, marque le plan de la Parole qui éclaire le gouvernement de la Loge (Vénérable, Autel, Bible ouverte au Prologue de Jean).
Les représentations contemporaines en triangle jaune plein très lumineux sont donc des simplifications iconographiques tardives (XXᵉ siècle), cohérentes visuellement mais qui ne reflètent pas exactement la lettre du rituel, lequel insiste davantage sur l’émanation des rayons et sur le fond bleu.
2. Fonctions symboliques du delta dans l’architecture rectifiée du Rite
Dans cette configuration, le delta lumineux joue au moins trois rôles symboliques majeurs.
Il désigne le principe absolu dont dépendent la Loi, les vertus et l’Ordre du Temple : le Vénérable, placé sous le dais et devant le triangle, ne fait que servir d’organe humain à une Parole qui le dépasse, lors même qu’il ouvre les travaux « A la gloire du Grand Architecte de l’Univers ».
Il indique la direction de la marche initiatique : de l’Occident vers l’Orient, selon l’axe qui conduit de la pierre brute et du pavé mosaïque, vus au 1er et 2e grades, jusqu’au centre de la Chambre du Milieu.
Il relie explicitement Lumière et Parole johannique : la devise « ET TENEBRAE EAM NON COMPREHENDERUNT » (« et les ténèbres ne l’ont pas saisie ») associe la lumière qui jaillit du triangle à la Parole « qui était au commencement », lue liturgiquement sur la Bible ouverte au Prologue de Jean.
Le delta lumineux apparaît ainsi comme la matrice de tous les triangles ultérieurs : lieu invisible de la Parole, du Nom et de la Sagesse. Les triangles qui surgiront ensuite dans les grades supérieurs (lame d’or, plaques, pyramides) peuvent être compris comme autant de condensations dérivées de ce principe originel.
3. Le drame du troisième grade : mort d’Hiram et retrait de la Parole
Au grade de Maître, la scénographie se déplace de l’Orient vers le centre du Tapis et vers l’Occident, dans un registre funèbre et dramatique. Le Tableau de Maître est tendu sur le parquet et montre un cercueil accompagné de 81 larmes de couleur jaune ou or, avec à l’Occident une tête de mort et à l’Orient une branche d’acacia, le tout environné de neuf lumières voilées au moment de la réception. Un mausolée triangulaire porte l’inscription « Deponit aliena, ascendit unus » et, à sa base, « Ternario formatus, novenario dissolvitur », rappelant que tout ce qui est formé selon le ternaire est promis à la dissolution dans le neuf.
Le récit historique met en scène Hiram, « habile architecte et le plus célèbre ouvrier en toute chose », assassiné par trois Compagnons qui veulent lui arracher le mot de Maître pour en usurper la paie. Hiram refuse de livrer ce mot et « aima mieux souffrir la mort que de donner une connaissance dont ils étaient indignes ». Après la découverte du corps, les neuf Maîtres craignent qu’il ait pu être forcé à le révéler ; ils « conviennent de ne plus employer l’ancien mot et d’y substituer la première parole qu’ils prononceraient en exhumant le cadavre d’Hiram », qui devient le mot substitué MAK‑BENAK.
À ce stade, le delta lumineux demeure en place à l’Orient, mais l’économie symbolique du grade est celle de la Parole retirée et de la lumière voilée : la Loge est plongée dans l’obscurité, les neuf lumières autour du Tapis sont masquées, et les Maîtres vivent dans un régime de substitut (Mak‑Benak) plutôt que dans la plénitude du mot ancien.
4. La lame d’or triangulaire : étincelle du delta au tombeau
C’est au cœur de cette scène de deuil que surgit la lame d’or triangulaire. Le rituel décrit le Tapis ainsi : « Au milieu, entre la tête de mort et la branche d’acacia, sera figurée une lame d’or triangulaire sur laquelle paraîtront gravées les lettres J.A. ». L’instruction précise que ces lettres J.A. sont les « lettres indicatrices de l’ancien mot des Maîtres », et ajoute : « Conservons précieusement le souvenir de ces deux lettres, peut‑être nous aideront‑elles un jour à retrouver la Parole perdue. »
Cette lame triangulaire condense plusieurs éléments :
Forme : elle reprend la forme du delta (triangle), et sa matière (or) signale un lien avec le sacré et le Nom.
Déplacement : au lieu d’être à l’Orient, sous le dais, elle est au centre du Tapis, sur le cercueil d’Hiram, dans la région du « Ternario formatus, novenario dissolvitur ».
Dégradation : elle ne porte plus le Nom ni le mot entier, mais seulement des lettres indicatrices, vestiges mnémotechniques d’une Parole qui s’est retirée.
Dans cette perspective, il est parfaitement cohérent de lire la lame comme une émanation ou une étincelle du delta lumineux : le Triangle de l’Orient reste, en principe, la source intacte de la Lumière et de la Parole, mais, dans l’économie vécue du 3ᵉ grade, son rayonnement n’atteint plus l’initié que sous la forme d’un fragment affaibli, tombé au niveau du tombeau. Le Maître, relevé par les signes, attouchements et mot de la « convention des Maîtres », travaille désormais avec cette lumière résiduelle : assez forte pour indiquer la direction (J.A.), trop faible pour restituer la Parole entière.
On peut dire que le delta, inscrit sous la devise « ET TENEBRAE EAM NON COMPREHENDERUNT », continue d’affirmer la victoire ultime de la Lumière, mais que, dans le temps présent du 3ᵉ grade, les ténèbres semblent provisoirement l’emporter ; la lame triangulaire est alors le signe discret que la Parole subsiste en germe au cœur même de la mort.
5. Ouverture vers le Maître Écossais de Saint‑André : la lame nommée

Au 4ᵉ grade rectifié, celui de Maître Écossais de Saint‑André, le schéma triangulaire est repris et amplifié. Le second Tableau représente le Temple reconstruit par Zorobabel, avec au centre une pierre polie cubique sur laquelle est fixée, « avec de la cire », « une plaque d’or triangulaire portant le Mot Sacré JEHOVA ». Le candidat, armé de l’épée et de la truelle, découvre progressivement le Tableau, relève l’autel des parfums, puis met à jour la lame triangulaire et prononce le Nom « JEHOVA », tandis que le feu sacré (esprit‑de‑vin) s’embrase miraculeusement sur l’autel.
Historiquement, la forme « Jehovah » est issue d’une vocalisation tardive du Tétragramme YHWH par insertion des voyelles d’Adonaï, lue comme un nom propre par des milieux chrétiens médiévaux et modernes. Willermoz adopte cette forme latinisée (JEHOVA) comme Mot Sacré du MESA, en cohérence avec le caractère chrétien du Régime rectifié et avec le quatrième tableau qui figure la Nouvelle Jérusalem, l’Agneau triomphant (Agnus Dei) et la fin des symboles.
Sur le plan symbolique, la continuité est nette :
La lame d’or triangulaire du Maître, réduite à des lettres indicatrices, devient au MESA une plaque triangulaire portant un Nom explicite, au centre d’un Temple reconstruit.
Le double triangle flamboyant à l’Orient, portant la lettre H entourée des instruments maçonniques, reprend le thème du delta en le reliant explicitement à Hiram, « père des Maçons », type particulier de l’Ordre.
L’itinéraire initiatique rectifié peut ainsi se lire comme un long mouvement de retour du delta lumineux à lui‑même :
Premier grade : le triangle sous le dais, rayonnant sur fond bleu, porteur de la devise johannique, affirme la primauté de la Lumière et de la Parole, sans que le Nom soit encore thématisé.
Troisième grade : la même réalité se manifeste sous forme d’étincelle voilée : lame triangulaire J.A. déposée au tombeau, Parole perdue, mot substitué, lumière en deuil.
Maître Écossais de Saint‑André : la plaque triangulaire portant JEHOVA, au centre du Temple reconstruit, sous le double triangle flamboyant, actualise la Parole retrouvée et prépare le passage à la Nouvelle Jérusalem où, selon l’instruction finale, « les symboles cessent » pour laisser place à la vérité elle‑même.
Dans cette lecture, le delta lumineux du premier grade n’est pas un simple ornement : il est le principe dont tout le reste procède. La lame triangulaire du Maître, loin d’être un motif isolé, apparaît alors comme l’une des formes les plus denses de cette émanation : une étincelle de l’Orient déposée au cœur de la nuit, afin que, même au milieu des ténèbres, la Parole ne soit jamais totalement perdue.
