Inversion des colonnes J et B au RER
- Colonnes, surveillants et vertus cardinales : une clé kabbalistique
- Les deux configurations rituelles : une même logique, deux géographies
- La colonne se définit par la fonction du surveillant
- La colonne tronquée, troisième colonne à restaurer
- Une grille kabbalistique commune aux deux rites
- Le génie symbolique de Willermoz
Colonnes, surveillants et vertus cardinales : une clé kabbalistique

L’initiation maçonnique se déploie selon une progression symbolique précise, articulée autour des trois grades symboliques : Apprenti, Compagnon, Maître. Les trois pas que l’initié effectue au-dessus du tapis de loge marquent les étapes de cette remontée du Porche vers le Sanctuaire, de l’ombre vers la Lumière. Cet article propose une lecture kabbalistique cohérente de cette progression, en s’appuyant sur la disposition des colonnes J et B et la fonction des surveillants. Cette grille éclaire particulièrement le choix de Jean-Baptiste Willermoz dans le Rite Écossais Rectifié, où l’inversion des colonnes rend transparente une symbolique déjà latente dans le Rite Écossais Ancien et Accepté.
Les deux configurations rituelles : une même logique, deux géographies
Dans le Rite Écossais Ancien et Accepté, les colonnes respectent l’ordre biblique : Jakin (J) se dresse au midi, Boaz (B) au septentrion. Pourtant, la répartition des officiers surprend : le Second Surveillant, chargé des apprentis, occupe la colonne du midi (Jakin), tandis que le Premier Surveillant, responsable des compagnons, se tient au nord (Boaz). Les apprentis se rangent au septentrion, les compagnons au midi.
Le Rite Écossais Rectifié procède à une inversion : Jakin (J) s’élève désormais au nord, Boaz (B) au midi. Mais la logique fonctionnelle demeure : le Second Surveillant et les apprentis au nord, le Premier Surveillant et les compagnons au midi. Willermoz n’a pas déplacé les surveillants ; il a ajusté les lettres aux fonctions déjà établies. La colonne nord reste celle des apprentis, celle du midi celle des compagnons. Ce choix, loin d’être arbitraire, révèle une intention de clarté symbolique.
La colonne se définit par la fonction du surveillant
La clé de lecture réside dans cette priorité donnée à la fonction sur la lettre. La colonne nord, animée par le Second Surveillant, incarne le premier pas de l’initié : l’entrée dans la Justice et la Clémence. C’est le lieu de la pesée, du jugement intérieur, du repentir éclairé par la miséricorde divine. Les apprentis, placés sous cette surveillance, apprennent à reconnaître leurs limites et à s’ouvrir à la grâce qui les relève.
La colonne du midi, sous l’autorité du Premier Surveillant, soutient les compagnons dans leur édification. Elle symbolise la Tempérance et la Force : maîtrise des passions, mesure de l’action, soutien providentiel qui permet de consolider l’œuvre commencée. Ici, l’initié passe de la simple contrition à l’exercice actif de la vertu.
Entre ces deux pôles s’ouvre l’espace central, non matérialisé par une troisième colonne, mais vécu par le Maître. La Prudence, vertu cardinale du troisième grade, gouverne ce chemin médian. Elle ordonne l’oscillation entre la rigueur du nord et l’expansion du midi, entre l’ombre et la lumière, entre J et B.
La colonne tronquée, troisième colonne à restaurer
La colonne tronquée du tableau d’Apprenti (brisée par le haut mais ferme sur sa base, portant la devise Adhuc Stat (« elle tient encore »)) apparaît comme le symbole parfait de la condition humaine : dégradée, mais appelée à la restauration. Pour Willermoz, cette colonne tronquée représente l’homme déchu par le Péché Originel : séparé du Principe divin par le haut (perte de la Couronne céleste), mais portant encore au fond de son âme l’image immortelle de Dieu. Elle n’est pas un simple emblème isolé ; elle constitue la troisième colonne, celle du centre, que l’initié doit reconstruire au fil des trois grades.
Willermoz précise dans ses instructions : « L’homme est dégradé, mais il lui reste des moyens suffisants pour obtenir d’être rétabli dans son état originel, et le maçon doit apprendre à les employer. » Sa partie manquante (le chapiteau) évoque Keter, la Couronne suprême de l’Arbre de Vie kabbalistique, principe premier et couronnement de toutes les Sefirot. Restaurer cette colonne, c’est rétablir le lien avec l’origine divine, reconstituer l’unité primordiale rompue par la chute.
Une grille kabbalistique commune aux deux rites

Cette distribution appelle une lecture kabbalistique naturelle. La colonne nord, avec sa Justice tempérée par la Clémence, évoque Gevurah, la rigueur divine qui limite et purifie. Le midi, avec sa Tempérance et sa Force contenue, résonne avec Hésed, la miséricorde qui édifie et soutient. Au centre, la Prudence du Maître, incarnée par la colonne tronquée à restaurer, fait écho à Tiferet, l’harmonie équilibrante, en vue de Keter, la Couronne suprême.
Cette grille transcende les particularités rituelles. Au REAA, Boaz au nord assume la fonction de Justice-Clémence, Jakin au midi celle de Tempérance-Force. Au RER, l’inversion des lettres (J au nord, B au midi) rend explicite cette correspondance : Jakin devient l’établissement dans la Justice, Boaz la force mesurée par la Tempérance.
Le génie symbolique de Willermoz
Aucun texte de Willermoz ne commente explicitement cette inversion des colonnes. Pourtant, sa doctrine de la réintégration (passage du Porche au Sanctuaire, réparation de l’homme déchu) s’y déploie avec une limpidité remarquable. En plaçant Jakin au nord, il ancre la Justice au premier pas de l’apprenti, là où la pesée des actes s’impose. Boaz au midi soutient le compagnon dans l’exercice tempéré de la Force divine.
Ce choix rend lisible ce qui, au REAA, demeure latent : la nécessité de lire la colonne non par sa lettre géographique, mais par la vertu qu’elle véhicule à travers le surveillant. Willermoz ne rompt pas avec la tradition maçonnique ; il la clarifie. L’inversion des colonnes n’est pas une rupture dogmatique, mais une rectification symbolique qui aligne la forme sur le fond.