Du Sud‑Est au Nord‑Est : le déplacement du chandelier de Maître et la lumière qui traverse la mort
- I. Introduction
- II. La disposition des chandeliers aux trois grades
- III. Symbolique du nombre : de 3 à 9, de 9 à 15
- IV. Symbolique de l’espace : Sud‑Est et Nord‑Est
- V. Le mouvement du Vénérable Maître : descendre, diffuser, revenir
- VI. Articulations traditionnelles : Temple, Israël, Christ
- VII. Conclusion
I. Introduction
Les rituels du Rite Écossais Rectifié, tels que les a fixés Jean‑Baptiste Willermoz et que nous lisons aujourd’hui dans les manuscrits conservés à la BnF, sont d’une extrême précision quant à la décoration de la Loge, à l’illumination et aux déplacements.
En comparant les grades d’Apprenti, de Compagnon et de Maître, un point retient l’attention :
aux deux premiers grades, les trois grands chandeliers qui entourent le tapis sont aux angles Sud‑Est, Sud‑Ouest et Nord‑Ouest, avec une seule bougie chacun ;
au grade de Maître, ces trois chandeliers sont aux angles Nord‑Est, Nord‑Ouest et Sud‑Ouest, avec trois bougies chacun.
Le chandelier du Sud‑Est a donc été translaté au Nord‑Est, et la lumière autour du tapis passe de 3 à 9 flammes.
L’article suit le plan suivant :
La disposition des chandeliers aux trois grades.
La symbolique du nombre : de 3 à 9, de 9 à 15.
La symbolique de l’espace : Sud‑Est et Nord‑Est.
Le mouvement du Vénérable Maître.
Les liens avec Temple, Bible et christologie.
II. La disposition des chandeliers aux trois grades
1. Apprenti / Compagnon : trois chandeliers, trois flammes
Au grade d’Apprenti, le rituel décrit précisément le tapis et sa bordure. Autour de ce tapis :
« Autour du tapis, vers les angles du sud‑est, du sud‑ouest et du nord‑ouest, sont trois hauts chandeliers, garnis de leurs flambeaux. »
Et il ajoute :
« La Loge est éclairée par 9 Lumières d’Ordre, savoir 3 au chandelier à trois branches sur l’Autel d’orient, 3 à l’entour du tapis sur les angles du sud‑est, du sud‑ouest et du nord‑ouest, portées sur des hauts chandeliers, 2 sur les tables des Surveillants et une sur la table du Secrétaire. »
On a donc, pour l’Apprenti (et de manière analogue pour le Compagnon) :
1 chandelier à 3 branches sur l’Autel d’Orient (3 lumières) ;
3 chandeliers autour du tapis (Sud‑Est, Sud‑Ouest, Nord‑Ouest), 1 bougie chacun (3 lumières) ;
3 bougies d’Officiers (2 Surveillants, 1 Secrétaire).
L’illumination d’Ordre se fait ainsi :
le Vénérable Maître, après la prière d’ouverture, prend une bougie au chandelier à 3 branches ;
« par le midi », il allume « les trois flambeaux maçonniques qui sont autour du tapis », puis revient à sa place « par le nord », ce qui forme le tour de la Loge ;
ensuite, les Surveillants et le Secrétaire allument leurs bougies.
La triade de chandeliers dessine un triangle déployé surtout au Sud et à l’Ouest : la lumière se répand depuis l’Orient dans la moitié « chaude » et active de la Loge, pour éclairer le porche, la pierre brute, l’escalier, et l’entrée dans le Temple.
2. Maître : trois chandeliers, neuf flammes
Au grade de Maître, le « Tableau ou Tapis de la Loge » est centré sur le cercueil, la tête de mort, la branche d’acacia et les 81 larmes. Le rituel précise :
« Autour du Tapis avant l’ouverture au 3ᵉ Grade sont, dans les angles du nord‑est, nord‑ouest et sud‑ouest, trois grands chandeliers […], portant chacun trois grosses bougies disposées en triangle, ce qui fera en tout neuf lumières. »
On retrouve donc les trois chandeliers, mais :
placés cette fois aux angles Nord‑Est, Nord‑Ouest et Sud‑Ouest ;
chacun portant trois flammes (9 lumières autour du tapis).
Quant à l’illumination d’Ordre :
« La Loge de Maîtres est éclairée par le chandelier à trois branches sur l’Autel d’Orient, par les neuf grosses bougies sur les trois grands chandeliers autour du Tapis, et par les trois lumières qui sont sur les tables des Surveillants et du Secrétaire, ce qui fait en tout quinze lumières d’Ordre. »
Le Vénérable Maître :
« prend du feu au chandelier trois branches, […] et il va allumer, par le Midi, les six bougies qui ne l’étaient pas encore aux trois grands chandeliers du Tapis ; il revient à sa place par le nord. »
La structure est donc analogue, mais la configuration est autre :
le triangle lumineux se referme sur le champ mortuaire, ancré désormais au Nord‑Est, du côté de la tombe et des têtes de mort.
III. Symbolique du nombre : de 3 à 9, de 9 à 15
1. De 3 à 9 lumières autour du tapis
Aux grades d’Apprenti et de Compagnon, les chandeliers du tapis portent une seule bougie chacun, soit trois lumières autour du tapis.
Au grade de Maître, les mêmes points sont porteurs de trois bougies chacun, soit neuf lumières.
Ce passage de 3 à 9 marque un changement de niveau :
3 est le nombre de la triade initiale : Sagesse, Force, Beauté ;
9 est le « carré » du 3 (3×3), et le nombre autour duquel s’organise tout le grade de Maître :
9 Maîtres envoyés par Salomon à la recherche d’Hiram ;
9 coups de la batterie de deuil (3 fois 3) ;
81 larmes autour du cercueil (9×9).
On peut dire que, dans les deux premiers grades, la triade Sagesse / Force / Beauté est simplement annoncée par trois lumières.
Au grade de Maître, cette triade est pleinement déployée autour du tombeau, dans la structure 3×3 d’un triangle qui embrasse le Nord, l’Ouest et le Sud.
2. De 9 à 15 Lumières d’Ordre
Aux grades d’Apprenti et de Compagnon, la Loge est éclairée par 9 Lumières d’Ordre.
Au grade de Maître, elle l’est par 15 Lumières d’Ordre : 3 à l’Orient, 9 autour du tapis, 3 chez les Officiers.
Quinze est la somme des cinq premiers nombres (1+2+3+4+5). Sans surcharger d’arithmétique, on peut souligner la cohérence avec la progression initiatique :
l’escalier du Temple est structuré par 3‑5‑7 ;
le grade de Maître récapitule les étapes franchies (Apprenti, Compagnon) et ajoute la traversée de la mort d’Hiram, que symbolisent les 9 Maîtres, les 9 coups, les 9×9 larmes.
La lumière ne se contente pas d’augmenter : elle change de fonction.
Elle ne sert plus seulement à éclairer une ascèse morale ; elle accompagne une montée qui passe désormais par la mise à mort du Maître et par la substitution d’un mot à un autre.
IV. Symbolique de l’espace : Sud‑Est et Nord‑Est
1. Les directions dans la symbolique du Temple
Le tapis de Loge représente le Temple de Salomon : porche occidental, escalier de 3‑5‑7 marches, colonnes J. et B., temple intérieur.
Dans la perspective biblique reprise par Willermoz :
l’Orient est le lieu de la Présence divine et de la Révélation : c’est là que se tient le Vénérable Maître, devant la Bible ouverte sur le Prologue de Jean ;
le Midi (Sud) évoque la chaleur et la lumière, l’illumination de l’intelligence ;
le Nord est la région de la rigueur, des épreuves et, dans la Loge de Maître, le côté des têtes de mort, du Mausolée et du tombeau ;
l’Occident est le côté du déclin de la lumière, du porche et de l’entrée.
Ces directions dessinent une véritable topographie spirituelle : la lumière se lève à l’Orient, se répand au Midi, rencontre la nuit au Nord, et décline à l’Occident.
2. Sud‑Est : la lumière qui instruit
Aux deux premiers grades, l’un des trois chandeliers se tient au Sud‑Est.
Le Sud‑Est, c’est le lieu où la lumière de l’Orient rencontre la chaleur du Midi.
Ce chandelier figure une lumière pédagogique : celle qui descend vers le profane pour :
lui apprendre la justice (transparent « JUSTICE » à l’Orient),
lui montrer la bienfaisance (quête, tronc des aumônes),
lui enseigner la structure du Temple (pierre brute, pierre cubique, escalier).
C’est la lumière des débuts : celle qui met en ordre la vie morale de l’Apprenti et du Compagnon.
3. Nord‑Est : la lumière qui entre dans la mort
Au grade de Maître, ce même chandelier est déplacé au Nord‑Est.
Le rituel précise en effet que les trois chandeliers entourant le tapis sont désormais au Nord‑Est, Nord‑Ouest et Sud‑Ouest.
Or, le Nord‑Est se trouve exactement dans la zone où se concentrent :
la tête de mort d’Orient, surmontée de l’inscription « Pensez donc à la mort » ;
le Mausolée avec ses inscriptions sur la dissolution de la matière et l’ascension d’un seul ;
le cercueil d’Hiram, recouvert de drap mortuaire, sur lequel sont peints la tête de mort, la branche d’acacia et la lame triangulaire.
Transférer un chandelier à cet endroit revient à affirmer que la lumière :
ne reste plus seulement dans le champ de l’enseignement moral (Sud‑Est) ;
elle entre dans le champ de la mort : assassinats, corruption du corps (« Mak‑Benak »), deuil des Maîtres.
La Sagesse qui, auparavant, éclairait surtout les efforts de l’Apprenti sur sa pierre brute, se tient maintenant au bord du tombeau, dans la région même où l’homme fait l’expérience de sa finitude, de ses fautes, de ses pertes.
V. Le mouvement du Vénérable Maître : descendre, diffuser, revenir
1. Un même geste, trois significations
Au grade d’Apprenti comme au grade de Maître, l’illumination d’Ordre se fait selon le même schéma :
le Vénérable Maître prend la flamme au chandelier à trois branches d’Orient ;
il descend par le Midi pour allumer les chandeliers du tapis ;
il revient à l’Orient par le Nord.
Ce geste, répété aux trois grades, peut se lire en trois temps :
Descente par le Midi
La lumière quitte son foyer pour venir à la rencontre de l’homme : elle l’instruit, elle éclaire ses devoirs, elle le prépare (Apprenti, Compagnon).Diffusion autour du tapis
Le tapis figure le Temple ; c’est le monde du travail et de la prière, structuré par la Loi et les symboles.
La lumière s’y répartit, à mesure que l’initié progresse.Retour par le Nord
Aux deux premiers grades, ce retour croise déjà la région du Nord ; mais au grade de Maître, il traverse la zone du tombeau et du Mausolée, où Hiram est assassiné, enterré, puis relevé.
Le déplacement du chandelier du Sud‑Est au Nord‑Est accentue cette dynamique :
la lumière n’enveloppe plus seulement la partie « construite » du Temple ; elle ceinture et pénètre le champ de la mort.
2. Lecture chrétienne : une lumière pascale
La Bible, toujours ouverte au premier chapitre de l’Évangile selon Jean, pose ce cadre : « la Lumière luit dans les ténèbres ».
Dans la perspective chrétienne :
le Christ est le Verbe et la Lumière qui descend vers les hommes ;
il traverse lui‑même la mort (Croix et tombeau) ;
il remonte vers le Père en ouvrant un chemin de vie.
Le geste du Vénérable Maître, la translation du chandelier au Nord‑Est, le triangle de neuf flammes autour du cercueil donnent une forme rituelle à ce mouvement pascal :
descente de la lumière ;
diffusion dans le monde du Temple ;
traversée de la mort d’Hiram et relèvement du candidat.
Ce que la théologie exprime en mots, le rituel le montre en gestes et en lumières.
VI. Articulations traditionnelles : Temple, Israël, Christ
1. Le Temple et la tradition biblique
Le tapis de Loge reprend le plan du Temple de Salomon :
porche, colonnes, escalier, temple intérieur, Sanctuaire.
Dans l’Ancien Testament, ce Temple est :
le lieu de la présence de Dieu au milieu d’Israël ;
le point de convergence des sacrifices et des prières ;
le centre d’une histoire marquée par des constructions, des destructions, des reconstructions.
Le déplacement du chandelier vers le Nord‑Est, au plus près du Mausolée et du tombeau, signifie que la lumière de Dieu ne se manifeste pas seulement dans la construction, mais aussi au cœur des catastrophes : meurtre de l’architecte, dispersion des vrais Maîtres, perte de la parole.
2. Le drame d’Hiram et la figure du Christ
Le récit historique du grade raconte :
la mise à mort d’Hiram par trois Compagnons perfides ;
l’ensevelissement du corps, puis sa découverte par les neuf Maîtres ;
les tentatives infructueuses pour le relever ;
enfin le relèvement du cadavre et son transport au Temple.
Ce récit fait écho, dans une lecture chrétienne, au mystère pascal :
un Juste mis à mort par ses frères, le silence du tombeau, puis la proclamation qu’il « reçoit la vie dans le sein de la mort ».
Le triangle de neuf flammes, avec un chandelier au Nord‑Est, encadre ce drame :
il montre que la lumière n’abandonne pas le Maître dans sa mort ; au contraire, elle vient y chercher le candidat pour l’orienter à nouveau vers l’Orient.
3. La réintégration au cœur de la chute
Les textes rectifiés évoquent une « tradition religieuse et un culte primitifs à caractère universel », donnés à l’origine à l’humanité, dégradés, mais dont la Franc‑maçonnerie se veut dépositrice.
Le déplacement du chandelier du Sud‑Est au Nord‑Est traduit visiblement cette idée :
la lumière de cette Tradition ne reste pas à distance de la chute ;
elle descend dans la zone de la mort, de la corruption, du deuil ;
elle y ouvre un passage – la branche d’acacia plantée sur la tombe – vers un Orient nouveau.
En termes simples :
le grade de Maître montre que la vraie lumière ne se contente pas d’enseigner ; elle sauve.
Elle n’a pas peur du Nord.
VII. Conclusion
Revenir au plan du Temple et aux chiffres sobres du rituel permet de mieux mesurer la portée symbolique du déplacement du chandelier au grade de Maître :
Sur le plan du nombre, le passage de 3 à 9 lumières autour du tapis et de 9 à 15 Lumières d’Ordre marque le déploiement complet de la triade Sagesse / Force / Beauté au cœur du drame d’Hiram.
Sur le plan de l’espace, la translation du chandelier du Sud‑Est au Nord‑Est signifie le passage d’une lumière morale, qui instruit l’Apprenti et le Compagnon, à une lumière dramatique, qui entre dans la zone de la mort et de la corruption.
Sur le plan de la tradition, ce mouvement fait écho à la symbolique du Temple juif et au mystère pascal chrétien : la lumière du Verbe descend, traverse la mort et relève l’homme en lui ouvrant un Orient nouveau.
En suivant simplement la place des chandeliers et le trajet du Vénérable Maître, on voit ainsi se dessiner le pont que le Rite Écossais Rectifié propose entre la maçonnerie, la Bible d’Israël et la foi chrétienne : ce pont passe, nécessairement, par le Nord‑Est, c’est‑à‑dire par la mort du Maître et par la lumière qui ose l’éclairer.