Bienveillance / Bienfaisance
Distinction des deux vertus
La bienveillance définit l'inclination profonde de l'âme vers le bien d'autrui : une compassion douce, constante, qui ouvre le cœur à la souffrance invisible, sans attendre le cri de détresse. Elle est vertu d'empathie, de "savoir-vivre" fraternel, comme l'exprime le rituel rectifié : une "façon de penser noble et douce élevée, par des mœurs", polissant la pierre brute intérieure avant tout don extérieur.
La bienfaisance, en revanche, est son expression active : actes concrets, désintéressés, visant à soulager les indigents, orphelins ou malades, avec une "énergie inlassable" et sans jamais "avoir assez fait". Dès l'initiation au 1er grade, le serment impose : "être bienfaisant envers tous les hommes, et principalement envers les indigents", tandis que le Tronc des Aumônes symbolise ce passage du cœur à l'acte. Sans bienveillance, la bienfaisance risque le formalisme ; sans bienfaisance, la bienveillance reste stérile.
Universalité dans le RER
Le RER érige ces vertus en fondement de l'Ordre, transcendant la Loge pour embrasser l'humanité entière. L'invocation d'ouverture au Grand Architecte – "Être éternel... qui est la bonté, la justice et la vérité même" – les ancre dans la divine miséricorde, appelant la Loge à devenir "asile pour la vertu" et "sanctuaire de la vérité". L'Éléémosynaire, chargé d'enquêter discrètement sur les besoins moraux, physiques ou matériels des Frères et profanes, incarne cette universalité : la compassion (eleêmosunê en grec) devenue "don généreux aux pauvres".
Willermoz, fondateur de la Loge "La Bienfaisance" à Lyon, vécut cette vertu civilement : de 1790 à 1824, il administra l'Hôtel-Dieu bénévolement, éteignant 41 incendies en une nuit pendant le siège de Lyon, transportant lui-même les malades, refusant de fuir malgré les dangers. Son "don gratuit de soi" – refusant tout salaire sous tous régimes – illustre la bienfaisance active : prévenir la famine, rétablir les hospices, sans calcul politique. Dans l'Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte (4e année), elle commande une générosité universelle, dépendante de la réintégration spirituelle et du service profane.
Racines hébraïques et kabbalistiques
L'universalité du RER puise dans la tradition hébraïque, où la bienveillance (chesed, « bonté aimante ») et la bienfaisance (tsedaka, « justice charitable ») réparent le monde (tikkun olam). Chesed, sephirah d'expansion divine, équilibre gevurah (rigueur) via rahamim (miséricorde maternelle), comme dans le Shema Israël appelant à l'unité fraternelle ou à la bénédiction sacerdotale invoquant la paix universelle. La guemilut hassadim – actes de bonté envers vivants et morts – transcende les indigents : visiter malades, consoler affligés, sans attendre réciprocité.
Kabbalistiquement, la bienveillance rectifiée évoque l'Arbre de Vie : Kether (Couronne divine) descend en Chesed pour réintégrer l'homme exilé, parallèlement à la réédification du Temple intérieur. Le Juif Errant ou le Chevalier errant symbolisent cette errance rédemptrice : bienveillance envers l'"autre" fou ou déchu ouvre la voie du techouva (retour). Ainsi, le RER, via Pasqually et Saint-Martin, universalise ces racines : la bienfaisance n'est pas locale, mais cosmique, guérissant la chute adamique pour tous.
Parallèles chrétiens et philosophiques
Chez les premiers chrétiens, la parabole du Bon Samaritain illustre l'universalité : aide spontanée à l'étranger blessé, sans lien de race ou culte, surpassant lévite et sacrificateur – écho direct au rituel RER exhortant à ne pas fuir la misère. Saint Vincent de Paul incarna la bienfaisance active envers les indigents, fondant hospices et Lazaristes, préfigurant Willermoz : charité désintéressée comme imitation du Christ, "don gratuit de soi".
Philosophiquement, Aristote distingue euleêmosunê (bienveillance généreuse) de pistis (justice), vertu cardinale équilibrant l'excès et le défaut, universelle pour le bien commun. Chez les Stoïciens, la philanthropia (amour de l'humanité) appelle cosmopolitisme : bienfaisance envers tout homme comme frère dans la raison divine. Confucius prône ren (bienveillance humaine) comme principe universel : compassion active structurant la société harmonieuse. L'Islam, via la zakat (aumône obligatoire) et la sadaqa (charité volontaire), universalise la bienfaisance : soulager les indigents pour purifier l'âme et plaire à Allah.
Enseignement initiatique en Loge
L'enseignement initiatique de la bienveillance et de la bienfaisance en Loge RER suit une progression rituelle et symbolique, transformant le novice par étapes pour unir cœur et agir dans une vertu universelle.
Dès le grade d'Apprenti, le bandeau des yeux et le silence imposé forgent la bienveillance intérieure : une réponse introspective ouvrant les portes de la conscience à la compassion universelle, avant tout geste extérieur. Le Vénérable Maître révèle alors la Maçonnerie comme école de "bienfaisance douce, constante et universelle", tandis que le serment engage explicitement : "exercer la bienfaisance envers tous les hommes, principalement les indigents". Le Tronc des Aumônes, présenté rituellement, passe symboliquement du désir bienveillant à l'acte concret, prévenant la misère sans attendre son cri.
Les planches maçonniques, outils pédagogiques centraux, distinguent les vertus par images parlantes : la bienveillance comme "ciment du cœur fraternel" unissant les pierres brutes, la bienfaisance comme "truelle étendant l'aide aux démunis". Méditées collectivement après les Tenues, elles s'appuient sur ces pratiques aux vertus cardinales (prudence pour discerner les besoins, justice pour doser l'aide) et théologales (charité magnifie la bienfaisance). L'Éléémosynaire incarne cette leçon vivante : par enquêtes discrètes sur les détresses morales, physiques ou matérielles – chez les Frères comme chez les profanes –, il enseigne l'universalité, transformant la compassion (eleêmosunê) en "don généreux aux pauvres".
Dans les ordres supérieurs, notamment l'Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, l'examen de conscience quotidien ancre la distinction : bienveillance comme silence ouvrant à la divine miséricorde, bienfaisance comme service actif prévenant famine ou détresse chez orphelins et veuves. Témoignages historiques, comme Willermoz administrant l'Hôtel-Dieu, illustrent en Loge cette synthèse : un maçon dont "le cœur reste fermé est un monstre", tandis que l'union cœur-acte édifie le Temple universel.
Application contemporaine et appel
Aujourd'hui, face à la "banalisation" profane (indifférence égoïste), le maçon rectifié revitalise ces vertus : dons anonymes, aide à migrants (indigents modernes), prévention via l'éducation fraternelle. Universalité oblige : bienveillance envers l'"errant" (fou wirthien), bienfaisance active contre l'exclusion sociale. Que chaque Tenue de vienne laboratoire : méditer "Justice, bienfaisance douce, constante et universelle, désintéressement" gravé à l'Orient.
Ainsi, la bienveillance et la bienfaisance rectifiées unissent les traditions : hébraïque (chesed), kabbalistique (tikkun), chrétienne (samaritaine), philosophique (philanthropia). Elles font du maçon un phare : cœur ouvert, main tendue, pour tous les hommes – frères en Divin. Ainsi soit-il.

